Un coup de pied dans la fourmilière

IMGP1472

Bonjour, et merci de me donner la parole.

« La prostitution n’est qu’une expression particulière de la prostitution générale de l’ouvrier » Karl Marx, Manuscrits de 1844.

Bonjour, et merci de me donner la parole.

Le texte ci-dessous constituait la base de mon intervention aux rencontres économiques d’Aix-en-Provence 2015, prononcé devant un parterre d’étudiants, d’économistes dominants et de chefs d’entreprises. Ces rencontres étaient organisées par le Cercle des économistes, think-tank à la mode entièrement acquis au néolibéralisme, qui plus est sous des dehors d’ouverture politique et sociale. Le lecteur s’interrogera donc peut-être sur ma présence à un tel événement. J’étais sélectionné avec une centaine d’autres étudiants de l’ « élite des grandes écoles » pour cet « événement international » financé par les capitalistes du monde entier, sur la base d’une contribution intitulée « Enchantons demain ! Pour une nouvelle organisation sociale et productive », contribution qui, tout en s’adaptant au format imposé ne lâchait rien sur le fond. Une quinzaine d’étudiants, une fois de plus sélectionnés sur la supposée qualité de leurs contributions, avaient été autorisés à prendre le micro cinq minutes durant (à condition de porter l’uniforme de « mineur intellectuel », comme l’on le constater sur la vidéo), ce qui explique le haut degré de concision dans mon propos, et plus encore dans la fin de mon intervention, pourtant à vocation propositionnelle. J’y vis une formidable tribune pour mettre un coup de pied dans la fourmilière. Voici le texte de cette intervention :

Bonjour, et merci de me donner la parole.

Bonjour, et merci de me donner la parole.

C’est une question de base : pourquoi travaillons nous ? Au niveau de la société toute entière, il s’agit en principe d’assurer une production de biens et de services en quantités suffisantes pour permettre la satisfaction de nos besoins. Cet objectif paraît aujourd’hui être atteint.

On pourra dire tout ce que l’on veut sur la récession, le chômage ou la désindustrialisation ; le constat est là, nous vivons dans des sociétés d’abondance, qui produisent largement assez de biens pour toute la population. Mais pour écouler autant de camelote que possible, satisfaire les besoins n’est plus suffisant pour le capitalisme. Le marketing et la publicité ont permis de créer massivement de nouveaux besoins, le crédit a permis de les assouvir.

Tandis que tout devient marchandise, de la terre que nous foulons à l’air que nous respirons, en passant par l’amour et le sexe, nous ne travaillons plus que pour produire des marchandises, déconnectés de toute utilité sociale. Car peu importe que vous produisiez des kalachnikovs ou des playmobils, l’indifférence au contenu du travail est totale, tant que celui-ci rapporte.

C’est à partir de ce moment-là que l’économie s’autonomise de la société – alors qu’elle est son produit –, et lui impose ses propres logiques. Ces logiques n’ont évidemment qu’un but : l’accumulation sans fin du capital. On exploite vigoureusement les hommes et la nature pour en extraire le substrat sous forme d’argent, richesse qui reste « naturellement » concentrée dans un pôle de la société.

Notre société n’a jamais été aussi riche de toute son histoire, et notre pays est encore l’un des plus riches du monde. Comment pouvons-nous sérieusement nous proclamer aujourd’hui démocrates ou modernes lorsque dix millions de français vivent sous le seuil de pauvreté. Peu importe que la société du travail craque de toutes parts, peu importe que les chômeurs et les précaires deviennent de plus en plus nombreux, que le bore-out et le burn-out s’amplifient, que les dépressions et les accidents du travail se répandent. Peu importe que dans notre société, celui qui voulait être pianiste finisse commercial et que celui qui voulait être éleveur finisse éboueur.

Nous n’avons pas le choix : il faut se salarier pour vivre. Toute l’imagination humaine est abîmée par le travail forcé, totalement canalisée par la seule activité productive qui valorise le capital. Ce que vous faites est inutile, et on vous interdira d’en vivre s’il en va autrement. Malheureusement, chez nous, la liberté se résume souvent à trouver un capitaliste privé ou public pour lui vendre sa marchandise-force de travail, produisant ainsi la forme de prostitution la plus répandue et la plus ordinaire de nos sociétés.

Camarades ! (applaudissements)

Camarades, je sais bien qu’il y aura, ces prochains jours, une foule de gens qui participent activement au désastre humain que je viens d’évoquer à grands traits. C’est pourquoi j’aimerai vous proposer trois pistes, modestement bien sûr, pour abolir le travail tel qu’il existe aujourd’hui.

Attention, abolir ce travail ne signifie pas supprimer l’activité productive ou l’effort – entendons-nous bien, une telle proposition n’aurait pas de sens. On peut cependant écarter sa finalité accumulatrice en socialisant la richesse produite et faire en sorte que l’activité productive devienne beaucoup plus agréable et autonome pour ceux qui l’exercent.

Rapidement, parce que je dois finir. Premièrement, je pense que l’on pourrait, là où le travail est déshumanisant, accélérer l’automation de pans entiers de la production – le travail pénible qui restera devra être mieux partagé. On pourrait également proposer un principe hétérarchique, en supprimant la hiérarchie d’entreprise à la faveur de l’horizontalité totale dans la prise de décision et en substituant à la propriété « lucrative » la copropriété d’usage des moyens de production. Enfin, on pourrait tout à fait mettre en place un revenu social universel qui éradiquerait la pauvreté et permettrai à chacun de se dégager du salariat, afin de fonder les bases d’une civilisation libre, conviviale, active et intelligente.

Je vous remercie de m’avoir écouté.

Sebastian Bellocq

Illustration: Tannhaüser, d’Anselm Kiefer. Photo prise par A.-F. Kavauvea.

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