Réinventer la politique en « post-démocratie »

Alors qu’en France, le Front national (FN) atteignait, en décembre 2015, 27 % des suffrages aux élections régionales, de l’autre côté de la frontière, nos voisins Espagnols voyaient leur système politique s’ébranler et la « caste » trembler face aux résultats (20,7 %) du parti de gauche radicale, Podemos, créé en janvier 2014. En à peine deux ans, le jeune parti a réussi à bouleverser le système politique espagnol en innovant, et en réinventant la politique grâce à une lecture perspicace des nouveaux enjeux apparus depuis la crise économique et financière de 2008.

Réinventer la politique

Podemos est créé en janvier 2014 par une dizaine d’universitaires se définissant de gauche mais se déclarant déçus par la gauche espagnole dans son ensemble : du parti social-démocrate, le PSOE, à l’extrême-gauche, représentée par la Izquierda Unida, incapable de réel changement politique. Quatre mois à peine après sa création, le parti obtient 8 % des suffrages aux élections européennes de mai 2014 et remporte 5 sièges au Parlement européen. Bien que ne présentant pas de listes propres, les élections municipales de 2015 confirment son avancée spectaculaire puisque les deux listes affiliées au parti gagnent à Barcelone et à Madrid. En arrivant en troisième position aux élections générales de décembre 2015, Podemos confirme son implémentation dans le paysage politique et brise ainsi le bipartisme caractéristique du système politique espagnol. Comment Podemos a pu, en si peu de temps, s’ancrer dans le paysage politique et en bouleverser les plus vieux codes ?

Il faut d’abord noter qu’à la différence de la France, l’Espagne a connu en 2011 un mouvement social d’une ampleur gigantesque face à la crise économique et financière de 2008, dont a découlé une crise politique et sociale. Les « Indignés » se révoltent alors contre les mesures d’austérité mises en place à partir de 2011. Au cœur de Madrid, 20. 000 Espagnols campent sur la Puerta del Sol et demandent une « Démocratie réelle ! ». Le campement devient alors une place d’autogestion, géré par des milliers de Madrilènes qui y restent jours et nuits, et questionnent les fondements de la démocratie représentative. Podemos est directement né de ce mouvement, ses fondateurs se rassemblent avec pour idée de « convertir [cette] indignation en changement politique »1 en réussissant à capter la colère et la révolte alors exprimées. Juan Carlos Monedero, membre fondateur du parti, explique ainsi :

« Nous étions fatigués d’être fatigués. Alors nous nous sommes mis en marche […] Nous avons compris que nous avions fait un grand pas en avant en nous indignant, mais nous nous sommes aussi rendus compte que cela ne suffisait pas. Le deuxième pas était plus compliqué : il nous obligeait à nous organiser […] Mais nous savions déjà que la seule chose qui fait peur au pouvoir, c’est de le battre par les votes […] Alors, nous avons décidé de faire de la politique, mais pas comme eux. Nous avons changé les règles »2

Même si ils se considèrent de gauche dans leur idéologie, ses fondateurs ont donc pour idée de « changer les règles », et d’en finir avec le vieil axe « droite-gauche » en le remplaçant par de nouvelles oppositions : le peuple contre la caste, la politique contre la finance, la démocratie contre la dictature. Et c’est peut-être dans ces innovations que peuvent se comprendre ses victoires successives.

Le parti est également caractérisé par la particularité d’avoir été créé par des intellectuels et politologues qui se sont abreuvés de littérature politique critique. La théorie de l’hégémonie, telle que conçue par Antonio Gramsci – entendue comme une hégémonie culturelle dans laquelle la bourgeoisie domine par ses moyens de répression mais aussi par l’imposition de ses valeurs culturelles avec « une collaboration pure […] un consentement actif et volontaire » de la majorité de la population3 – est au cœur de leur stratégie politique Ses fondateurs font également appel à Ernesto Laclau et Chantal Mouffe qui revisitent la théorie de l’hégémonie gramscienne, au Prince de Machiavel, aux expériences populistes de gauche en Amérique latine, ou encore aux mouvements sociaux italiens. S’inspirant d’expériences de victoires de la gauche radicale et de théories politiques subversives, Podemos a réussi en deux ans à bouleverser un système politique qui ne répondait plus aux attentes des citoyens. Pour Pablo Iglesias, leader du parti, dans un contexte d’hégémonie de la démocratie libérale, les citoyens ne sont pas capables de concevoir une alternative au système capitaliste et la gauche doit donc s’insurger intellectuellement : Podemos peut ainsi se comprendre comme une insurrection de la pensée4, et c’est peut-être dans cette « guerre intellectuelle » et dans la relecture de nos classiques que nous trouverons les moyens de gagner cette lutte.

Victoire de la gauche à l’ère « post-démocratique »

Podemos, à travers ces outils politiques, a pu s’imposer dans le paysage politique, mais cette victoire ne peut se comprendre sans être contextualisée. Le parti a réussi à mettre en avant, depuis la crise économique et financière de 2008, les problèmes de nos démocraties représentatives. Il dénonce ainsi l’augmentation des inégalités, la prépondérance de l’argent dans la vie politique et la perte progressive des pouvoirs démocratiques. D’une manière générale, parmi les théoriciens actuels de la démocratie, on remarque une tendance à laisser de côté l’analyse de la dimension procédurière de la démocratie au profit d’analyses orientées vers les fondements de la démocratie et les limites de nos démocraties représentatives. Le concept de « post-démocratie », élaboré par Colin Crouch5, sociologue et politologue britannique, est particulièrement pertinent. L’auteur voit dans les évolutions contemporaines des démocraties libérales les plus anciennement établies l’abandon progressif des fondements mêmes de la démocratie au sens substantiel du terme. La démocratie y existe bel et bien au sens formel et procédural du terme mais en analysant l’importance des oligarchies financières, l’augmentation des inégalités économiques et la réduction du rôle de l’État, C. Crouch explique que la démocratie s’est pourtant peu à peu vidée de sa substance, en faisant place aux intérêts d’une oligarchie économiquement favorisée au détriment de la majorité des citoyens. Cette ère « post-démocratique » serait le résultat du triomphe des politiques néo-libérales appliquées depuis les années 1970 qui a notamment mené à la perte de souveraineté des États au profit d’instances politiques supranationales.

La thèse de la « post-démocratie » avait été formulée par C. Crouch avant la crise financière et économique mondiale de 2008. Au niveau européen, la crise a engendré une réaffirmation du modèle économique néo-libéral, pourtant lui-même à son origine, pour sortir les États de leurs difficultés. Des mesures d’austérité ont été appliquées partout en Europe, sous l’égide de l’UE et en particulier aux États d’Europe du Sud, zone devenue le laboratoire de ces politiques au détriment de la souveraineté de ces pays. De nombreuses analyses se sont attachées à montrer la manière dont les partis politiques d’extrême-droite ont réussi à profiter des manquements de la démocratie représentative et de ces crises. Il est vrai qu’à première vue ce contexte semble avoir favorisée l’extrême-droite. Mais les récentes élections en Grèce et en Espagne ont montré que la gauche radicale a également réussi à trouver, dans ce nouveau contexte, une nouvelle impulsion. Cette ère « post-démocratique » a, en effet, permis la création d’un nouvel espace politique dont la gauche radicale peut s’emparer comme le montrent les récentes élections en Europe. Alors qu’en France le bipartisme s’effondre perte de crédibilité dont profite le FN nous devons aujourd’hui, en s’inspirant de nos voisins d’Europe du sud, actualiser notre discours, innover et apprendre à utiliser de nouveaux outils pour remettre le citoyen au cœur de la politique.

Laura Chazel

Illustration: Affiche du documentaire 15M, Málaga Despierta,  Rakesh B. Narwani, Laura Rueda

1 Manifeste de Podemos : Mover ficha, convertir la indignación en cambio politico, Janvier 2014

2 Bescanca Carolina, Errejón Íñigo, Iglesias Pablo et Monedero Juan Carlos, Podemos, sûr que nous pouvons, Éditions Indigènes, Juin 2015

3 Gramsci Antonio, Cahiers de prison, 1, 2, 3, 4, 5, Gallimard, 1996

4 Torreblanca José Ignacio, Asaltar los cielos, Podemos o la politica después de la crisis, 2015

5 CROUCH Colin, Post-démocratie, Diaphanes, 2013

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