Loi « travail » : Mettons-nous en mouvement !

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Les enjeux de la loi « travail » sont présentés ainsi par le gouvernement : il s’agit de « flexibiliser » le marché du travail pour que les « entrepreneurs » retrouvent des marges de manœuvre pour embaucher, et ainsi créer de l’emploi. Qu’est ce que « flexibiliser » ? Il s’agit de faciliter les licenciements et d’abaisser les droits des salariés pour « fluidifier » le marché du travail, autrement dit : supprimer les « obstacles » et autres « rigidités structurelles » qui le caractérisent pour faire en sorte qu’offre et demande d’emploi[1] se rencontrent plus facilement. Ainsi, tout le monde pourrait regagner le sourire, et la croissance pourrait joyeusement repartir dans un « business as usual » généralisé, comme si tout ceci n’était qu’un petit nuage gris dans un immense ciel bleu.

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le sujet. Par exemple sur les théories économiques dites « orthodoxes » qui justifient ce genre de mesures agressives sous couvert de science et de neutralité idéologique[2] et qui, constatant qu’elles ne correspondent en fait que relativement peu à la réalité, tentent de faire rentrer de force la réalité dans leur moule. Ou encore sur la charge de scandale anti-social que portent en elles chacune de ces mesures, par ailleurs très bien analysées dans ce document[3] – car ce que d’aucuns appellent « obstacles » au règne sans partage du capital sur l’activité humaine, nous l’appelons simplement la vie.

Non, ce que nous voudrions discuter ici, c’est la défense que nous adressons à ce projet de loi – qu’il conviendrait par ailleurs de qualifier d’ « acte d’agression ». Si cette défense est souvent juste, il nous semble pourtant qu’elle manque l’enjeu central de la mobilisation – qui ne doit en aucun cas se limiter au retrait de la loi – et qu’elle porte en elle les germes de son échec. Nous nous proposons ici de livrer une brève réflexion quant à ses enjeux, mais aussi quant aux moyens de les porter, avec pour objectif d’ouvrir le débat sur les options stratégiques à retenir dans notre combat commun.

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Contre le rapport salarial, pour la démocratie

Si la loi « travail » cristallise toutes les contestations, il faut cependant comprendre et discuter une chose très simple : cette loi ne constitue qu’un symptôme de tendances très générales, tendances qui sont inséparables de l’ordre politique et économique qui caractérise en profondeur notre société. Autrement dit, il ne s’agit pas uniquement de lutter contre une loi anti-sociale, contre la ministre du travail Myriam El-Khomri qui porte cette loi et lui donne son nom[4], contre le ministre de l’économie Emmanuel Macron qui l’accompagne en lâchant d’un air innocent provocation sur provocation, ou encore contre le Premier ministre Manuel Valls qui s’érige en garant autoritaire du sacro-saint principe de « réforme ». Même exiger la démission du gouvernement et du Président Hollande est insuffisant, parce ce que l’ordre que nous combattons n’est pas lié qu’à ces gens, il est avant tout systémique et s’exprime au travers de structures et d’institutions.

La vraie question, c’est celle du capitalisme et de ses structures. Ainsi dite, la chose paraît abstraite au possible. Elle ne l’est pourtant pas le moins du monde, car l’un des rapports sociaux qui caractérise le capitalisme – c’est-à-dire notre société –, c’est ce que l’on appelle le rapport salarial. Les choses deviennent tout de suite moins abstraites lorsque l’on comprend que tous les travailleurs de ce pays, que tous ceux qui l’ont été ou vont le devenir, sont « pris » dans ce rapport social. L’habitude nous a fait oublier qu’il n’y a rien de normal ou de nécessaire à organiser la production de toutes les entreprises dans le rapport salarial, c’est-à-dire dans un rapport de subordination entre actionnaires ou patrons et salariés ou, pour le dire plus franchement : dans un rapport de domination fondamentalement politique. Car rien ne justifie un tel pouvoir, par définition tyrannique puisqu’il résume notre vie à cette terrible alternative : « produisez de la valeur économique pour moi – ou alors crevez de faim ».

Le problème, ça n’est donc pas la « casse du code du travail » car ceci n’est que l’étincelle qui doit mettre le feu aux poudres. C’est la manière dont cette société est structurée que nous devons combattre. Car ce que l’on a l’habitude de qualifier de « démocratie » peuplée de « citoyens » libres et éclairés n’existe pas sauf dans les beaux discours politiciens et dans les rêves des naïfs qui veulent bien les croire – et n’existera pas sans que la démocratie soit réellement exercée au sein des collectifs de production, c’est-à-dire mise en place dans la vie quotidienne de chacun d’entre nous, pour que nous puissions décider librement de ce que nous produisons et de comment nous le faisons. C’est dont cela qu’il faut viser : la refondation démocratique de la production. Et avec, bien davantage encore : une vraie démocratie, sociale.

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Ne rentrons pas chez nous !

Ces objectifs sont de toute évidence partagés par de plus en plus de personnes dans les manifestations qui ont lieu en ce moment. Mais rien ne se passera si nous ne portons pas cette proposition avec plus de force et plus de vigueur que d’habitude – mais aussi et surtout, avec plus d’originalité. Car en France, au moins depuis le quinquennat Sarkozy, on a pris l’habitude de manifester et puis de rentrer chez soi. Et de laisser au gouvernement et aux médias le soin de qualifier l’ « ampleur » de la manifestation – en entrant dans de ridicules batailles de chiffres, en acceptant donc le principe intrinsèquement humiliant d’un tel procédé. Et de se rendormir.

Car l’ordre statocapitaliste se défend de multiples manières, et rien n’est moins simple que de tenir bon. Habituellement, les médias de masse opèrent une mise en scène caricaturale des « débordements qui ont émaillé le cortège » ; la caste politicienne se dit « choquée » ; les capitalistes et leurs chiens de garde experts ou universitaires « étonnés par tant d’archaïsme face à la nécessité pourtant indiscutable d’améliorer la compétitivité de la France ». Dans le meilleur des cas, c’est-à-dire si la mobilisation se poursuit vigoureusement, les médias – dans une logique procyclique[5] toujours tournée vers la hausse des parts de marché[6] – en tiendront compte. Si les médias en tiennent compte, le gouvernement verra ses propres parts de marché[7] menacées et réagira sous peine d’un accroissement de la mobilisation. Le gouvernement négociera alors avec les directions syndicales, et notamment avec les plus molles et insipides d’entre elles qu’il arrivera à débaucher, et finira par accoucher d’un nouveau texte, ou du même texte cosmétiquement retravaillé, avec un ou deux hochets « sociaux » en plus pour « prendre en compte les revendications légitimes qui ont émergé au cours d’un fructueux dialogue social ». Le mouvement est divisé, la mobilisation brisée, car personne ne peut faire grève éternellement, qu’il s’agisse de l’étudiant qui doit passer ses examens pour s’insérer dans le marché du travail et dans le rapport salarial, ou du travailleur qui doit nourrir les siens et payer son loyer comme ses crédits.

N’importe qui ayant participé aux mouvements sociaux des dernières années serait en accord avec une telle description des faits, toute rapide et grossière qu’elle est. Heureusement, les luttes se renouvellent et innovent, et nous donnent des pistes pour une massification de la mobilisation en débordant leur cadre traditionnel. À l’image des étudiants de l’Université de Nanterre qui invitent en assemblée générale des travailleurs des PTT, il nous faut opérer une réelle convergence des luttes entre travailleurs de tous secteurs, chômeurs, étudiants, lycéens et retraités. À l’image des youtubers du collectif « On vaut mieux que ça » qui occupent le terrain sur la toile en diffusant des vidéos d’explication et de témoignages de travailleurs, il nous faut inventer de nouvelles formes de mobilisation. À l’image de l’initiative « Nuit debout – 31 mars », il nous faut persévérer et transfigurer nos traditions militantes, en ne rentrant pas chez nous après les manifestations, en occupant les places, en organisant des concerts, des projections de « Merci patron ! », des discussions, bref, en opposant à la stérilité de l’ordre statocapitaliste un fort esprit de résistance et de construction pour le défier et, pourquoi pas, le renverser.

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Résumons : il nous faut orienter le combat non pas contre la seule loi « travail » mais contre l’ensemble du système social qui la rend possible et dont elle prolonge les structures profondes ; il nous faut le faire avec une détermination telle que notre mobilisation collective déstabilise l’ordre statocapitaliste. D’aucuns nous considèreront comme de doux rêveurs ou comme de dangereux voyous. À ceux-là, nous leurs dirons que nous sommes de ceux qui ouvrirons le champ des possibles, leur opposant avec fracas ces quelques mots : « Il n’est rien de plus invraisemblable, de plus fantaisiste qu’une révolution une heure avant qu’elle n’éclate ; il n’est rien de plus simple, de plus naturel et de plus évident qu’une révolution lorsqu’elle a livré sa première bataille et remporté sa première victoire »[8].

Sebastian Bellocq

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[1] Ou « demande et offre de travail ».

[2] Ce que les sciences sociales appellent, en se maintenant dans le rêve, la « neutralité axiologique », autrement dit le fait de ne pas projeter ses valeurs sur son objet d’étude – or toute science sociale, dès ses hypothèses de départ, fait des choix, notamment ontologiques, qui sont tout sauf neutres (l’homme comme homo oeconomicus intrinsèquement calculateur et maximisateur en est l’exemple canonique).

[3] Lien CGT

[4] Ou contre la technocratie hors-sol qui ont produit ce texte.

[5] En cela que les médias et ceux qui les font marcher prolongent et amplifient toute orientation de ce qu’ils pensent être l’opinion publique – celle-là même dont Pierre Bourdieu disait qu’elle n’existe pas – dans l’espoir largement économique d’obtenir une audience aussi étendue que possible.

[6] En nombre de spectateurs, puisque c’est cela qui détermine leur existence.

[7] En nombre d’électeurs potentiels, idem.

[8] Rosa Luxemburg en 1917.

2 réflexions sur “Loi « travail » : Mettons-nous en mouvement !

  1. Jolie plume avec un brin de cynisme tout à fait adapté à la situation.
    A un moment il faut rentrer dans le lard et faire trembler son enveloppe moelleuse et bouffie, il est trop tard pour les doux rêveurs.
    Place à ceux qui construisent demain et vive le 32 mars!

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  2. Merci pour cette approche.
    En effet, serait-il possible d’en finir avec les luttes idéologiques totalement dépassées et de nous en tenir strictement à la juste répartition des fruits du travail de chacun, chiffres à l’appui.
    Chacun sait maintenant dans quel état d’esprit l’Union Européenne a été élargie à 28 et l’Euro créé, sans élaborer les règles du jeu qu’aurait dû imposer la mise en place de la monnaie unique.
    Chacun sait maintenant à qui profite cette situation délibérément orchestrée de dumping fiscal et de dumping social : à une minorité d’insatiables, incapables de gérer prudemment les avantages que lui confère le système économico-politique institué par des traités votés aux forceps !
    Pour tenter de mobiliser les citoyens européens déstabilisés par les discours abscons, relayés par des médias aux ordres, il apparaît indispensable de s’en tenir aux chiffres :
    – chiffres de la production depuis 40 ans
    – chiffres des gains de productivité sur la même période
    – chiffres de l’évasion fiscale, en partie présentée comme optimisation légale !!
    Qu’y a -t-il de légal à profiter pendant des années des structures nationales (maternités, hôpitaux, santé, éducation, services publics, transports, routes, environnement favorable entretenu, y compris historique, apporteur de richesses touristiques…etc.) puis, une fois parvenu à un certain niveau social, ne penser qu’à s’exonérer de sa participation au bon fonctionnement des institutions qui vous ont permis de devenir ce que vous êtes ?!
    – chiffres de la répartition des fruits du travail, (voir 1982/83, suppression de l’échelle mobile des salaires et ses conséquences …)
    – chiffres des exclus de toutes sortes dans un pays riche et particulièrement nanti intellectuellement, géographiquement, historiquement…comme la France…
    – chiffres européens depuis la création de l’UE…
    Vous aurez remarqué la réticence systématique à aborder par les chiffres les sujets débattus dans les médias. Comme si les auditeurs et téléspectateurs étaient incapables de supporter une telle approche précise.
    Bien vu ! L’idée a bien fait son chemin ! Alors restons en donc aux échanges insipides qui ne mènent à rien et qui profitent à qui ?… Au système et à sa perpétuation, faute d’engagement des citoyens accaparés par leur quotidien devenu de plus en plus préoccupant .
    Toute l’action néolibérale de fragilisation des populations, notamment par le chômage, a fonctionné à merveille ! Alors que le quasi plein emploi est économiquement possible : des chiffres svp, des chiffres !
    En effet, quand une population se donne les moyens de réfléchir, sur des données précises, elle comprend très vite à quel point elle a été flouée.
    Et la vie devient très inconfortable pour les tenants de l’enfumage permanent.
    Alors réveillons-nous braves gens ! Et que tous ceux qui peuvent apporter des explications claires, non idéologiques, se manifestent.
    Et, comme il est écrit dans l’article ci-dessus, les médias friants de » buzz » suivront.
    C’est assez navrant mais c’est actuellement, semble-t-il, la seule solution pour espérer mobiliser suffisamment de bonnes volontés pour aboutir.
    Bien cordialement.
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    De nombreux écrits fort raisonnables existent déjà sur ces sujets mais leur promotion n’a pas été assurée comme elle aurait dû l’être :
    De Thomas Piketty (« le Capital au XXIe siècle » bien connu), à Marc Roche (« les Banksters » -2014) et Joseph E. Stiglitz (son rapport de 2010 : « Pour une vraie réforme du système monétaire et financier international ») ou Sophie Coignard et Romain Guibert (« l’Oligarchie des Incapables » -2012 et « La Caste cannibale : quand le capitalisme devient fou » -2014), en passant par Jacques Généreux (« Les vraies lois de l’Econmie » -2014), prix lycéen du livre d’économie, Mathieu Delahousse et Thierry Lévêque (« Cache Cash : enquête sur l’argent liquide illégal qui circule en France » -2013) (1), Antoine Peillon (« les 600 milliards qui manquent à la France »), Stéphane Hessel, Suzan George (« Leurs crises, nos solutions » -2010- et « Les Usurpateurs : Comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir » -2014), après « Comment meure l’autre moitié du monde » en 1976 !!, Louis Leprince-Ringuet (« Le Grand Merdier, ou l’espoir pour demain ? » -1978 !!)
    Louis Leprince-Riguet qui n’avait rien d’un « gauchiste illuminé  » nous disait, en présentation de son ouvrage  » à quelles conditions nous pourrons subsister, quels desseins collectifs devront nous motiver, quelle valeur peut prendre l’existence de chacun. Bref, comment éviter, pendant qu’il en est temps, le mise en cercueil de la France » …
    (1) Question : pourquoi les Etats-Unis ont-ils supprimé les grosses coupures en dollars pour éviter l’utilisation abusive du cash dans des transactions douteuses, alors que l’Union Européenne, le sachant pertinemment, a créé le billet de 500 euros ?!
    Conséquence : une somme de 1 000 000 d’euros représente 2 000 billets de 500 euros, assez facilement transportables (200 liasses de 10 billets), alors qu’en billets de 50 euros que, déjà, peu de commerçants acceptent en règlement, il faudrait 2 000 liasses de 10 billets ! et en 20 euros = 50 000 billets en 5000 liasses de 10 !! Impossible à dissimuler facilement.

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