Deux minutes avant minuit

Enter Shikari 2

La civilisation, ce n’est un secret pour personne, s’est développée en tant que domination organisée. Une simple lecture de l’ouvrage majeur de Norbert Elias, la dynamique de l’Occident, nous donne un aperçu éclairant sur ce processus au travers de la currialisation guerrière et du monopole de la violence coercitive par l’Etat. Ainsi, le sur-moi,  l’interdiction intériorisée, s’il évolue aux fil des époques, reste profondément ancré dans notre inconscient. L’éducation des parents en matière d’interdictions n’est que la reproduction de schémas cognitifs inconscients qu’eux même ont intériorisés. L’interdiction morale de tuer un individu est suffisamment forte et enracinée dans la psyché des individus qu’il est inutile de le lui rappeler en permanence. Cette ancrage est issu de la sédimentation d’une série de couches successives d’injonctions émanent de l’ensemble de la société : nos parents, nos amis, l’État, les médias, l’univers entier nous interdit de tuer, et c’est bien normal. Mais essayons d’aller encore un peu plus loin.

N’est-il pas possible d’imaginer que l’ensemble de notre existence, de nos choix, de nos actions serait en fait largement influencé par notre sur-moi, lui-même découlant de la répression orchestrée par la société durant toute notre vie ? Que ce soit par l’intermédiaire de ses parents, de l’école, de la télévision, de ses amis, l’individu va être en permanence bombardé par une socialisation modelant dans son inconscient son espace de décision, ses choix. Ce cadre de réflexion sera tellement enfoui dans son esprit, qu’il aura la certitude qu’il émane de lui, de sa matrice cognitive. « C’est comme ça, on ne peut rien y faire ». Il est difficile d’y remédier,  parce que l’individu est convaincu que cette réalité historicisée est la réalité-même,  baignant depuis sa naissance dans cet inconscient. Comment penser à autre chose que ce que l’on perçoit tous les jours comme l’horizon indépassable de notre réalité?

C’est un profond et long endoctrinement que la société entière administre à ses sujets durant leur vie et il est quasiment impossible à l’individu de s’extirper de cette matrice de pensée puisqu’il la croit émanant de sa seule volonté : ce n’est pas lui qui a choisi de sacrifier quarante ans de sa vie à un métier qu’il déteste, mais que voulez-vous ? Il ne peut rien y faire, « c’est comme ça ». Tout ce que nous croyons obligatoire, nécessaire, utile l’est-il vraiment ? Tout ce que nous croyons comme l’immanence même du réel n’est qu’issu d’une configuration historique particulière. Malheureusement le temps fait son office et maintient la loi, l’ordre et « les institutions qui relèguent la liberté au rang des utopies perpétuelles, le cours du temps aide les hommes à oublier ce qui était et ce qui peut être » déclarait déjà le grand philosophe Herbert Marcuse. La sainte trinité de nos société occidentales : éducation, travail, retraite est-elle si épanouissante pour l’homme ? N’est-elle pas plutôt issue d’une volonté d’anesthésier le sujet ? De le renvoyer dans son hétéronomie qu’il n’aurait jamais dû quitter ? Oui, il est sécurisant de ne pas réfléchir, de ne pas dépasser sa propre individualité. Le vide d’un sens préétabli qu’a laissé la mort de Dieu a terrifié les hommes et a été vite remplacé par une idéologie pourvoyeuse également de sens préétablis. Ce vide aurait pu être, comme en Grèce, le lieu d’une profonde réflexion sur les possibilités d’une autodétermination de l’homme mais il n’aura duré qu’une poignée d’années, vite remplacé par le retour à l’ordre du Principat Napoléonien, de la Restauration et de la République Bourgeoise. « La machine écrasante de l’éducation et des loisirs unit l’homme à tous les autres dans un état de paralysie, duquel toutes les idées dangereuses tendent à être éliminés. Et puisque la connaissance de toute la vérité ne conduit que difficilement au bonheur, cette anesthésie générale rend l’individu heureux. » La civilisation actuelle a remplacé l’animal politique qu’est l’homme par l’animal économique qui ne pense qu’à satisfaire des besoins que la société a créé pour endormir sa conscience.

Réfléchissons ensemble aux valeurs de notre société pour parvenir à nager au-delà de notre perception du réel. La productivité, la consommation, la pratique de la citoyenneté une fois tous les cinq ans, la sexualité très encadrée et restrictive, le succès… La société ne diffuserait-elle pas ses valeurs, ses objectifs à atteindre pour nous détourner de quelque chose ? Pour nous détourner de notre véritable autonomie ? N’est-on pas prisonnier sans en avoir réellement conscience d’une réalité que l’on croit absolue, que l’on croit émaner de notre propre volonté mais qui en réalité n’est qu’un voile recouvrant le monde de toute la force de son idéologie ?

En prendre conscience sera le plus difficile des efforts que l’homme a dû produire durant son histoire. L’homme devra, s’il veut construire lui-même sa réalité, refuser et détruire une grande partie de ce qu’il a été et se précipiter au bord du gouffre béant du possible. Ce sera la troisième grande étape de son accès à l’autonomie, après Dieu et le Temps, mais la plus difficile : l’homme devra se refuser à lui-même, à ce qu’il a cru être. Il sera en proie à de grandes incertitudes et à de nombreux doutes, mais si c’est le prix à payer pour atteindre enfin l’autonomie réelle, je crois que nous le payerons volontiers.

Nous avons tué leur Dieu, nous avons détruit leur temps, nous allons nous défaire de leur réalité.

Pablo Melchior.

Illustration: Enter Shikari, « A flash flood of colors »

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