Le temps est un concept

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La modernité a compté dans ses rangs trois grands « castrateurs » ayant eu pour tâche de détruire la présumée nature divine de l’homme. Le premier d’entre eux, l’astronome polonais Nicolas Copernic, révéla au monde que la Terre, qu’on croyait alors doctement centre de la Création, n’était finalement qu’une composante d’un ensemble bien plus grand héliocentré. Coup de tonnerre pour la vulgate religieuse qui ne sut comment réagir à ce bouleversement systémique de son paradigme cosmogonique.

En effet, si la Terre, lieu de la nouvelle Alliance n’était plus le centre de l’Être, la réalité perdait de son unicité et sa configuration immuable depuis les présocratiques explosait : la cosmogonie, qu’elle fut d’Hésiode ou des chrétiens situait ainsi le monde au centre de toutes les données. Le séisme qu’entraina cette découverte majeure fut définitif et ouvrit la voie à la physique moderne. Le deuxième individu d’une importance capitale pour comprendre la nature de la modernité fut le biologiste Charles Darwin. Il proposa dans l’ouvrage De l’origine des espèces de définir l’homme non plus comme descendant de l’Eden mais comme issu d’une longue chaine d’espèces ayant réussi à s’adapter génétiquement à leur environnement. Ainsi après avoir perdu sa place au centre du monde, l’homme se voyait dépossédé de son essence divine. Le troisième coup de massue lui fut administré par le fondateur de la psychanalyse Sigmund Freud et porta le nom d’inconscient. Les liens complexes que l’autrichien analysa entre le moi, le ça et le sur-moi lui firent comprendre que la matrice cognitive de l’homme n’était que le résultat de lutte de pouvoir entre ces trois pôles dans son inconscient. L’individu moderne, déjà en piteux état, se voyait dès lors dépouillé de ce qu’il croyait être son trésor le plus cher : son libre arbitre. Il n’était plus que le produit de son ontogenèse et de la lutte entre éros et thanatos.

Expulsé de son trône au centre de l’Univers, décrit comme un vulgaire singe, analysé comme étant sous l’empire de forces le dépassant, l’homme moderne perdit en trois siècles toute la splendeur qui le gorgeait d’orgueil depuis des temps immémoriaux.

Il est, je crois, possible d’ajouter un quatrième nom et peut-être le plus important à cette liste des grands « démoralisateurs » de l’espèce humaine : Albert Einstein et sa théorie de la relativité du temps. C’est ainsi qu’à l’aube du XXème siècle, le temps perd sa nature immuable et devient illusion. L’Univers n’est plus une dualité stable entre espace et temps mais devient le lieu de tensions entre une multitude de forces et de dynamiques. Le temps lui-même passe sous les fourches caudines de l’incertitude et fusionne avec la dimension spatiale pour créer « l’espace-temps ». Passant d’une représentation bidimensionnel, notre univers évolue en un bloc de quatre dimensions. L’espace et le temps deviennent ontologiquement lies : une particule se mouvant dans le premier se déplace également dans le second. La courbure de l’espace-temps va entériner cette projection du monde dans la relativité la plus totale. En effet, l’espace-temps devient un champ dans lequel s’expriment des forces qui le modifient en retour. C’est précisément la force gravitationnelle qui imprime sa trace dans la courbure de l’espace-temps et dévie par exemple les rayons lumineux. Un objet stellaire comme le Soleil, de par sa masse gravitationnelle importante, imprime sur le continuum espace-temps un poids gigantesque. La lumière projetée par une étoile derrière notre Soleil sera ainsi déformée spatialement et nous paraitrait venir d’une autre étoile.

Une question nous vient alors à l’esprit : si le temps et l’espace ne sont plus absolus, que reste-t-il d’absolu ? Notre réalité elle-même existe-t-elle ? Nous quittons la physique pour nous engouffrer dans l’immense brèche conceptuelle que la science a découvert après avoir fait exploser tous les points de repères de l’homme classique. Le désenchantement du monde est total pour l’homme qui se retrouve hagard, perdu dans l’immensité de ces espaces infinis, qui n’existent peut-être que dans sa seule représentation du monde.

Illustration: Vassily Kandinsky, « Komposition VII » (1923, ici à renversé 90°)

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