Le Quantitative Easing pour le Peuple : une réappropriation citoyenne de la création monétaire

toomany

 

Il paraît qu’un bon article commence par une accroche :

“ La zone euro va mal ! “

Voilà le lecteur accroché.

Mais quand on a dit ça, on n’a en réalité rien dit des causes de la crise de la zone euro et des moyens d’en sortir.

Remontons rapidement le fil de cette fameuse crise de la zone euro. De la crise des subprimes à la crise de la dette publique, il n’y avait qu’un pas. Nous l’avons franchi sans trop hésiter en sauvant sans conditions les banques européennes en difficulté, sur les deniers publics. Gains privés, pertes socialisées, pourquoi les banquiers se priveraient d’un schéma si avantageux ?

Mais la crise des subprimes, venue d’outre-atlantique, n’est que l’élément déclencheur d’une crise qui a amené la zone euro à montrer son vrai visage, celui d’une dangereuse orthodoxie économique.

Etymologiquement, la pensée droite. Concrètement, une pensée de droite, qui n’a de “droit” que sa rigidité intrinsèque du fait qu’elle ne fonde les décisions de politique économique que sur des règles de … droit.

Mais qu’en est-il de l’Etat de droit quand ces règles, élevées à un rang quasi constitutionnel par les traités européens, priment sur les décisions démocratiques et sur l’intérêt des peuples européens ? N’oublions pas qu’il ne saurait y avoir “ de choix démocratique contre les traités européens “ dixit Juncker, un grand républicain à n’en point douter.

Ces règles européennes consacrent l’encadrement des déficits budgétaires des Etats membres, et remettent la politique monétaire dans les bras d’une institution indépendante des pouvoirs politiques, à la fois communautaires et nationaux, à savoir la Banque Centrale Européenne. Et si l’on peut amèrement regretter que le krach financier faisant suite à la crise des subprimes n’ait pas été utilisé pour imposer une régulation plus conséquente du secteur bancaire, voire sa nationalisation partielle ou totale, nous nous devons aujourd’hui de constater que les institutions européennes n’offrent aucune voie de sortie de crise. Bien au contraire, nous allons voir qu’elles font germer sous nos yeux la prochaine crise financière. “Prochaine” peut sembler paradoxal dans le sens où la crise, l’Europe ne s’en est jamais réellement dépêtrée, et les taux de chômage continuent leur envolée.

Offrir une voie de sortie de crise aux peuples européens suppose la mise en place de politiques publiques visant à stimuler le développement économique et à réduire le chômage. Pour cela, plusieurs leviers sont traditionnellement à la disposition des Etats.

La politique budgétaire tout d’abord. Grosso modo : augmenter les dépenses publiques pour dynamiser le secteur privé et permettre une reprise de l’activité. C’est sans compter que les déficits publics sont strictement encadrés, depuis le Traité de Maastricht jusqu’au plus récent Traité sur la Stabilité la Coordination et la Gouvernance au sein de l’UE (TSCG). Ainsi, les Etats ne peuvent plus s’endetter massivement pour mettre en place des politiques de relance.

Le temps est à l’assainissement des budgets et au chômage de masse.

On pourrait rétorquer à cela que la politique budgétaire peut être financée par le recours à

une politique fiscale plus volontariste plutôt que par endettement public. C’est encore une fois sans compter le dumping fiscal à l’oeuvre au sein de la zone euro (c’est à dire le nivellement par le bas des taux d’imposition en vertu de la concurrence fiscale), et la menace continue de la fuite des capitaux (d’autant que le contrôle des capitaux sonne aujourd’hui comme un mot interdit : le Voldemort de la politique économique) et de la hausse des taux d’intérêt sur la dette publique (dont les marchés financiers sont de par les traités les seuls pourvoyeurs).

Qu’en est-il alors de la politique monétaire, second pilier de la politique économique ?

Tout d’abord, il convient de signaler qu’en plus d’être totalement indépendante, la BCE n’a pour mission que de veiller à la stabilité des prix. Parmi ses objectifs ne figurent pas la stabilité financière ou le plein emploi. Disons le clairement, offrir une voie de sortie de crise est le cadet des soucis de la BCE. Cependant, la menace de la déflation qui pèse aujourd’hui sur les économies européennes oblige la BCE à tenter de relancer le crédit, et donc l’activité productive. Et la menace est sérieuse, car l’entrée dans une spirale de déflation / récession est ce qu’une économie peut envisager de plus destructeur, comme en atteste la célèbre “décennie perdue” japonaise.

Traditionnellement, les banques centrales mettaient en place des politiques dites “conventionnelles” consistant essentiellement à jouer sur les taux directeurs et plus particulièrement sur le taux de refinancement des banques commerciales. En effet, les banques ont besoin de se refinancer en monnaie dite “centrale” auprès de la BCE, pour satisfaire aux demandes de retrait de leurs clients, ainsi qu’aux exigences en matière de réserves obligatoires notamment. En réduisant les taux directeurs, les banques centrales cherchent à réduire le coût de l’activité de crédit des banques, en espérant que celles-ci prêteront aux entreprises afin qu’elles puissent produire et faire repartir l’activité économique.

Mais les banquiers centraux ont vite déchanté en constatant que la baisse des taux n’y faisait rien : même en se refinançant à 0% les banques ne prêtaient pas : nous étions entré dans une période dite de “ trappe à liquidité “.

D’où la mise en place par la BCE, à rebours des autres grandes banques centrales du monde, de politiques dites “ non conventionnelles “ : essentiellement l’assouplissement quantitatif, de l’anglais Quantitative Easing, ou encore QE pour les intimes. Ce sont ainsi 1.500 milliards d’euros qui s(er)ont injectés par la BCE entre Mars 2015 et Mars 2017, à hauteur de 60 milliards d’euros par mois. Ces chiffres sont astronomiques, certes. Mais les effets du QE sur les économies européennes tardent à se faire sentir.

Comment fonctionne le QE ? Vulgo, il s’agit pour la BCE d’acheter aux banques des titres de dette publics ou privés. Ainsi, l’actif des banques est comme nettoyé, puisque ces actifs parfois risqués sont remplacés par de la monnaie centrale toute fraîche. L’idée sous-jacente est qu’une fois leur bilan inondé de liquidités, les banques consentiront à relancer le crédit à l’économie réelle. Mais tout comme la baisse des taux directeurs, le QE se montre inefficace. Tout au mieux, il permet le gonflement de bulles spéculatives, ce qui n’alimentent la richesse que des 5% de la population les plus riches d’après un rapport de la Bank of England, bulles qui lorsqu’elles éclatent génèrent des crises financières aux effets désastreux. Ce remède en plus d’être inefficace est donc pervers et néfaste, car la situation de credit crunch, c’est à dire de rationnement du crédit, à laquelle nous faisons face, n’est pas un problème de “quantité”. La liquidité ne manque pas, elle est au contraire abondante comme nous l’avons vu.

Il faut donc changer le logiciel intellectuel de nos banquiers centraux ordolibéraux afin qu’ils puissent s’apercevoir qu’il s’agit d’un problème de faiblesse de la demande anticipée. En effet, si le crédit ne repart pas, c’est bien davantage parce que le climat économique est morose. Les entrepreneurs, avant de se lancer dans une production, anticipent ce que pourrait être le niveau de demande, et selon l’état de confiance qu’ils ont dans la situation économique ils entament ou non un processus productif. Au vu des politiques d’austérité actuelles qui réduisent la capacité des consommateurs à absorber la production, les anticipations des entrepreneurs sont pessimistes. Les banques elles aussi sont frileuses à prêter en raison de ce contexte incertain, bien qu’elles soient largement arrosées de liquidités bon marché, et préfèrent se rabattre sur des activités spéculatives.

Nous sommes donc face à un problème de demande que l’austérité budgétaire ne fait que renforcer, et auquel le QE ne saurait répondre efficacement, faute d’utiliser les bons canaux. Au passage, notons qu’il n’y a rien à espérer non plus de la destruction en règle du droit du travail et de la réduction des cotisations patronales. En l’absence de débouchés à leur production, les entreprises ne créent pas d’emplois puisqu’elles ne font qu’adapter leur offre à une demande de moins en moins solvable. Au vide des carnets de commande la baisse du coût du travail ne répond pas. D’où la nécessité de politiques conjoncturelles pour remédier à la crise. Car c’est bien cela que font les entreprises : convertir en emploi une amélioration de la conjoncture économique.

Mais c’est dans ce marasme que nous sortons de notre chapeau d’économiste, pas si magique que ça, une bonne idée. Une bonne idée qui aurait été soutenue autant par John Maynard Keynes que par Milton Friedman en leur temps (de quoi hérisser le poil des connaisseurs), et reprise aujourd’hui par plus de 95 économistes bel et bien vivants (disposant de quelques résidus de bon sens de la profession). Parmi eux, on compte certaines pointures dans le métier : Steve Keen, David Graeber, Eric Lonergan, Joseph Huber, Stefano Fassina, mais aussi Jacques Sapir, Jézabel Couppey-Soubeyran ou encore Jean Gadrey pour ce qui est des économistes français.

C’est Steve Keen qui lançait le 26 Mars 2015, dans une tribune au Financial Times intitulée Better ways to boost eurozone economy and employment, un appel aux cotés de 19 autres économistes en faveur du Quantitative Easing for the People (QEP ou QE4P, question de swag).

“ There is an alternative “ assénaient-ils. Plutôt que d’être injectée sans l’impact escompté dans les marchés financiers, la création monétaire publique peut servir à booster la demande. Soit par le financement direct de dépenses publiques (en infrastructures durables par exemple), soit par le versement d’un dividende monétaire aux citoyens des pays membres de la zone euro. Sur la base des 1.100 milliards d’euros dont il était question à ce moment là, les auteurs proposent de verser dans le cadre du QE4P 175€ par mois à chaque “citoyen” de l’eurozone, sur une période de 19 mois, plutôt que d’opérer par les politiques de quantitative easing en vigueur jusqu’alors.

Ces sommes devraient servir en priorité pour les ménages les plus modestes à s’affranchir des dettes existantes (réduisant ainsi l’instabilité financière), et plus généralement à solvabiliser la demande permettant de rétablir la confiance en l’avenir nécessaire à la reprise de l’investissement.

En irriguant directement l’économie réelle, il est incontestable que ce type de politique serait plus efficace pour relancer la croissance et réduire le chômage en Europe. Le souci étant que, ni la croissance ni le chômage ne font partie des objectifs de la BCE. De par ces statuts, celle-ci n’a pour mandat unique que de maintenir la stabilité des prix.

Du point de vue de la stratégie politique, il est donc nécessaire pour que le QE4P soit mis en place de le justifier également par un argumentaire le liant à la stabilité des prix, afin de rendre sa mise en oeuvre concrète conforme au mandat de la BCE.

Nous nous heurtons donc de plein fouet à l’orthodoxie monétaire européenne. Mais nous allons voir que l’indépendance de la BCE, à laquelle nous devons nous opposer vivement par ailleurs, est peut-être la botte secrète du QE4P. Celui-ci pourrait d’ailleurs faire office de baroud d’honneur d’une zone euro condamnée de par ses incohérences structurelles.

Mario Draghi avait affirmé dans son discours du 26 Juillet 2012 que la BCE, dans le cadre de son mandat était prête à faire tout ce qui s’avèrerait nécessaire pour préserver l’euro : le fameux “ Whatever it takes “. D’ailleurs c’est Mario Draghi qui a lancé les premières mesures non conventionnelles, allant ainsi (certes mollement) à l’encontre du dogme monétaire ordolibéral allemand. Aujourd’hui la zone euro entre en déflation, et le besoin de relancer la dépense pour faire repartir l’inflation se fait chaque jour plus nécessaire pour la BCE. Et justement, le QE4P permettrait de lutter efficacement contre le fléau déflationniste, véritable épée de Damoclès au dessus de la tête de la construction européenne. Il est bien évident que ce type de mesure est aux antipodes de la doctrine monétaire en vigueur. Néanmoins, il ne faut pas négliger le caractère urgent pour la BCE d’agir. Or la BCE, précisément de par son indépendance, peut agir en dehors de tout cadre politique. Dos au mur, et face à leurs contradictions, on ne peut donc pas exclure que Mario Draghi et ses acolytes prennent la décision de lancer un QE4P pour infléchir la baisse des prix. Il s’agirait en fait pour la BCE de court-circuiter le secteur bancaire, afin de stimuler directement la demande et l’économie réelle.

D’un point de vue juridique, la principale force du QE4P c’est qu’il peut être défendu même dans le cadre des traités européens actuels.

En vertu de l’article 123.1 du Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE) :

“Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des Etats membres, ci-après dénommées “banques centrales nationales”, d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des Etats membres; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite.”

Thibault Laurentjoye fait à ce propos deux remarques intéressantes. Premièrement, si l’on fait une lecture littérale du texte, il est interdit aux banques centrales du Système Européen de Banques Centrales (SEBC) de prêter aux Etats et autres organismes publics, mais non de concourir à leur budget sous forme de don. Or, dans le cadre du versement d’un dividende monétaire, le rôle de la banque centrale prenant part à ce financement serait bien un rôle de donateur et non de prêteur. De plus, l’interdiction ne porte que sur les organismes publics, et non sur les personnes physiques. Il est donc théoriquement possible de procéder au versement direct d’un QE4P par les banques centrales membres du SEBC, à destination des “citoyens” européens. D’ailleurs Peter Praet, membre du conseil exécutif de la BCE a déclaré récemment que :

“Toutes les banques centrales peuvent le faire. Vous pouvez émettre de la monnaie et la distribuer aux gens. C’est l’helicopter money”

Ce raisonnement demeure purement théorique et se heurte à bien des obstacles politiques. Mais paradoxalement, l’indépendance de la BCE peut permettre de faire fi des blocages politiques (provenant essentiellement d’Allemagne en matière monétaire) redonnant ainsi un souffle à la monnaie unique. Une bouffée d’oxygène bienvenue pour les populations qui vivent sous son empire, bien qu’il soit évident qu’une refonte totale des institutions européennes s’avère nécessaire pour créer les conditions d’un développement économique à visage humain.

Léo MALHERBE

 

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