De marbre et de suie. Courte histoire d’une Banque de développement international

Mouhim Simo

Ce travail est un résumé du mémoire de master réalisé par Pierre Emmery en 2015, intitulé : La Banque européenne pour la reconstruction et le développement dans la région SEMED. Impacts sociaux et environnementaux d’une nouvelle banque de développement dans la région arabe. 2012-20151

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Dans Le pire des monde possibles, Mike Davis exposait les terribles effets qu’eurent le Fonds monétaire internationale et la Banque mondiale sur les modalités de développement des pays dits du tiers-monde dans les années 1990 et 2000 : « slumisation » du monde, précarité galopante, accroissement des inégalités, mise en concurrence des prolétariats, triomphe du commerce et de la finance… La postérité a ainsi retenu ces deux institutions internationales majeures comme les forces véritables d’une féroce vague d’imposition du modèle néo-libéral sur le monde, tsunami d’autant plus ravageur que la chute du bloc communiste intervenait alors comme le marqueur historique de la victoire modèle économique, politique et idéologique sur l’autre. Du plan Baker2 de 1985, au consensus de Washington3, c’est ainsi une méthodologie, inspirée par les économistes de l’école de Chicago, qui a pris forme, légitimant scientifiquement une mise au pas généralisée des pays du Sud par les pays du Nord.

Cependant, un bon général se doit d’être bien entouré : des officiers compétents, reprenant la matrice organisationnelle des institutions financières internationales les plus connues, se sont fait le relais au niveau régional du FMI et de la Banque mondiale. Si la création d’une Banque de développement par les BRICS (Brésil – Russie – Inde – Chine – Afrique du Sud) en 2015 entre dans une logique concurrentielle par rapport à l’hégémonie américaine et occidentale en la matière, il n’en demeure pas moins que la plupart des institutions financières de ce type ont été créées en tant que relais du système néolibéral tel que défini par les grands argentiers américains.

Il en est ainsi pour la peu fameuse BERD, Banque européenne de reconstruction et de développement. Disposant aujourd’hui d’un capital de 29 milliards d’euros (dont une réserve de 7,8 milliards d’euros), la BERD est une des institutions financières internationales les plus riches de la planète, disposant donc d’un pouvoir d’influence massif au sein des pays qui bénéficient de ses bonnes grâces. Cette influence, la BERD l’a faite fructifier en quittant son théâtre historique d’action, l’Europe de l’Est, et en s’engouffrant dans l’exceptionnel marché qui s’ouvrait, en 2011-2012, de l’autre côté de la Méditerranée, à l’aune des printemps arabes.

La synthèse entre banque de développement et banque d’affaire : la bonne formule néolibérale

Si les silhouettes et les trajectoires de la Banque mondiale et du FMI semblent se confondre avec celle de la BERD, il est nécessaire de dépasser cette ressemblance pour comprendre ce qui fait la spécificité de la BERD. La Banque a en effet la particularité d’occuper tout à la fois les fonctions d’une banque de développement classique doublée du mandat d’une banque d’affaires4, et cette « dichotomie, inscrite dans l’organigramme de la Banque (…) apparaissait source de tensions, sinon de contradictions, dans l’activité de la BERD et risquait de compromettre la cohérence de son action et, par-là, sa crédibilité et son efficacité« 5 à ses débuts.

En effet, effectuer une synthèse entre ces deux formules institutionnelles est moins instinctif qu’il n’y paraît : une banque de développement est généralement publique, multilatérale et ses « missions s’inscrivent dans le cadre des politiques de coopération et d’aide au développement définies par les Etats. [Elles visent] à favoriser le progrès économique et social des pays émergeants par leurs activités de financements de projets [etc.]« 6. Une banque d’affaire, quant à elle, est généralement privée, effectue des opérations financières complexes au bénéfice des entreprises industrielles ou/et commerciales, ce qui est le cas de la BERD lorsque l’on observe ses partenaires/clients ainsi que ses domaines de compétence : financements par prêts et assistances techniques7 aux fonds d’actions privés, aux institutions financières, au secteur pétrolier et gazier8

Cette formule a le mérite de faire de la BERD une institution financière internationale riche et extrêmement rentable. Ainsi la force de financement des actionnaires (qui sont ici des pays représentés par des « gouverneurs »), couplée au cœur de cible des bénéficiaires – c’est-à-dire un secteur privé à haute valeur ajoutée – fait de la BERD une banque de développement internationale financièrement puissante.

Enfin, cette dichotomie implique que la BERD conçoit que le développement des économies émergentes passe par le soutien au secteur privé mais aussi par le soutien à l’Etat : les conditions au développement d’un secteur privé efficace – moteur d’une croissance inclusive – passent donc par un soutien aux réformes politiques et économiques, et c’est donc sur ce point-là qu’œuvre la BERD9 : de fait, la Banque défend une formule économique néolibérale, si l’on accepte que la stratégie de la BERD répond à la définition de David Harvey, l’auteur d’Une brève histoire du néolibéralisme, selon laquelle :

« Les pratiques du néolibéralisme (distinctes de sa théorie) reposent sur une forte intervention étatique visant à assurer l’intégrité du système financier, quel qu’en soit le coût (par des opérations de renflouement si nécessaire), et à créer un « climat favorable aux affaires » (avec tout ce que cela implique en termes de discipline du travail, de privatisation des actifs, de maintien des impôts à des niveaux faibles, de coupes dans les prestations sociales et d’investissement dans des infrastructures favorables au capital). Le néolibéralisme définit un cadre institutionnel, politique et idéologique au sein duquel le capitalisme jouit de davantage de liberté de manœuvre. »10

Ainsi en est-il du vocable de la BERD, révélateur de ses orientations, et « l’engagement de la BERD à faire progresser les économies de marchés et la promotion de l’initiative privée et entrepreneurial » est d’ailleurs son « guiding principle« , à partir duquel la Banque conditionne ses actions depuis ses débuts.

La BERD désorientée : des premiers pas à l’odeur de scandale

Fondé en 1991 par un président français converti aux « forces de la réalité » par l’énarque/gourou/écrivain-pour-enfants Jacques Attali, la BERD commence sa résistible trajectoire à Londres, et son berceau s’épanouit parmi les tours de verre d’une City toute acquise à ce fabuleux présent offert par le leader socialiste français. « Faire face au défi posé par un moment extraordinaire dans l’histoire de l’Europe, la chute du communisme à l’Est » : tel était le défi et la lourde charge imposée à la BERD et à son directeur, Jacques Attali (ceci n’est pas une blague). Il s’agissait donc de répondre à ce moment extraordinaire en cherchant à « favoriser la transition des économies des pays de l’Est vers l’économie de marché et d’y favoriser l’initiative privée et l’esprit d’entreprise ». Censé d’abord échoir à la Banque mondiale, la « reconstruction des pays de l’Est » sur le mode néolibérale sera donc confiée à la BERD après que les Etats-Unis d’Amérique eurent pris le contrôle de 10% du portefeuille de la Banque, ce qui en fait dès les débuts l’un des acteurs les plus influents de l’institution.

D’européen, la BERD n’en a que le qualificatif : les actionnaires-pays se jettent à corps perdu dans le financement de cette juteuse affaire et, dès 1991, 58 pays plus l’Union européenne et la Banque européenne d’investissement (BEI) participent au capital.

Très vite, l’aventure se commue en chaos : alors qu’elle se donnait pour mission de faire triompher la démocratie et l’Etat de droit grâce à une transition économique savamment orchestrée (ambition affichée dans l’article I de sa charte), le leadership interne de la Banque est, dès les débuts, sérieusement ébranlé. Jacques Attali est contraint à démissionner en juin 1993, du fait d’une gestion de la Banque à l’odeur de scandale, marquée par une corruption endémique, une utilisation malvenue des deniers publics : voyages du patron en jet privé, et, au cœur du scandale, le fameux « marbre de la discorde » venu remplacer le revêtement en tuf du siège de la Banque à la City. Sont alors symbolisés les rêves de grandeur de ses dirigeants, prêts à débourser 6 millions de francs de l’époque pour ce que l’on pourrait qualifier un détail esthétique, mais qui symbolise véritablement les aspirations des dirigeants. Le journal L’Humanité souligne la bizarrerie suivante : « la BERD avait dépensé pour elle-même deux fois plus d’argent qu’elle n’en avait déboursé pour ses activités à l’Est. […] Entre avril 1991 et la fin de 1992, la banque avait consacré à ses activités de prêt et d’investissement à l’Est 101 millions de livres, soit environ 840 millions de francs. Pour elle-même, c’est-à-dire pour l’équipement et l’installation de ses bureaux, les salaires et les voyages de ses employés, elle avait payé 201,5 millions de livres (1,7 milliard de francs)« 11.

La BERD à l’Est : entre complaisance envers les systèmes répressifs et scandales écologiques

De fait, l’institution noue dès ses premières années un attachement profond aux formes les plus surprenantes de copinage, de corruption, sûrement inspiré des démocraties avec lesquelles la BERD traite et dont elle se fait un devoir d’épanouir les fleurs. Plus qu’un faux pas de débutant, la BERD semble alors aimer à cultiver les paradoxes.

En effet, l’article 1er des statuts de la BERD prévoit – contrairement aux autres banques de développement – que la Banque ne développe son action que dans les pays « qui s’engagent à respecter et mettent en pratique les principes de la démocratie pluraliste »12 : il s’agit là d’une condition sur laquelle s’appuient les organisations de la société civile (OSC, qui peuvent être des associations locales ou bien des organisations non-gouvernementales – ONG) pour surveiller les activités de la Banque dans les pays où la démocratie, les droits de l’homme ou l’Etat de droit ne sont pas appliqués – en bref, où les conditions politiques et sociales ne sont pas réunies pour mener un projet soutenable socialement.

C’est ainsi que l’ONG Human Rights Watch s’était emparée de l’occasion que représentait la consultation publique à propos de la révision de la stratégie-pays de la BERD pour l’Azerbaïdjan en 2007 pour écrire une lettre ouverte aux dirigeants de la Banque afin de les mettre face à leurs contradictions, en faisant l’inventaire des violations des droits de l’homme commises par le gouvernement et l’Etat azerbaïdjanais : assassinats irrésolus de journalistes de l’opposition, torture, interdictions de se rassembler, pressions commises sur les défenseurs des droits de l’homme, emprisonnements politiques, etc. Ainsi, les « défis demeurant » reconnus comme tels par la BERD en matière politique ne faisaient que « sous-estimer » la situation politique, ce qui était considéré comme « hautement préoccupante, car omettant les droits fondamentaux nécessaires au peuple [azerbaïdjanais] pour être capable de rendre leur gouvernement responsable de ses actions« 13. 9 ans plus tard, des ONG soulignent toujours la forte complaisance de la BERD vis-à-vis de systèmes répressifs assurant cependant la sécurité énergétique du continent européen, un coquet salaires aux cadres de la BERD et des dividendes mirifiques aux pays-actionnaires14(voir le projet de gazoduc BTC) : de fait « les bailleurs de fonds publics peuvent apparemment ignorer [les atteintes aux droits fondamentaux] tant qu’ils se cachent derrière la sacro-sainte ‘sécurité énergétique’ « 15.

En dehors de l’Azerbaïdjan, les projets dans lesquels s’engagent la BERD sur le front de l’Est sont de véritables atteintes aux bien-être et à la sécurité des populations, et impactent gravement l’environnement : le secteur minier est un des premiers postes de la BERD, qui finance l’extraction charbonnière au lieu de promouvoir des modèles énergétiques alternatifs16. Ce tropisme vers le secteur minier, favorisant et favorisé par des contextes socio-politiques ou les droits de l’homme ne sont que peu respectés, poussent les milieux altermondialistes à parler, ironiquement, d’un « retour vers le futur« 17, maniant le symbole de l’exploitation du charbon comme celui d’une régression vers les débuts de la révolution industrielle – où ce combustible a supporté le développement phénoménal des sociétés occidentales tout en signifiant la domination du prolétariat et l’entrée dans la société de consommation et son cheptel de déchets et de pollution – à une époque où des sources d’énergies propres devraient être favorisées.

C’est ainsi qu’une plainte a été déposée en 2012 par le conseil municipal de Vreoci, en Serbie auprès de la BERD, qui finance un projet d’aménagement environnemental de la mine de Kolubara – gérée par EDF et Edison, les géants français et italien de l’électricité, et par ailleurs connue en Serbie pour les scandales gravitant autour d’elle – dont les résidus ont fortement pollué les ressources en eaux du village, empêchant écoles et hôpitaux d’avoir un « approvisionnement régulier en eau potable« 18 : face au scandale, la Banque s’est désengagée d’un projet qu’elle comptait financer à hauteur de 400 millions d’euros.

Peut-on parler d’une victoire de la société civile ? Oui, mais il s’agit bien d’un cas unique : jusqu’au marge de son empire, en Mongolie19 par exemple, la Banque finance les projets les plus polluants, s’engageant dans l’extraction de gaz de schiste en Tunisie et ailleurs.

Le partenariat de Deauville : un accord de soumission

Le 27 mai 2011, à Deauville, le G8 moins la Russie signe avec 6 pays de la région Sud et Est méditerranée (SEMED – Maroc, Tunisie, Egypte, Jordanie, Yémen et Lybie – Ces deux derniers seront par la suite abandonnés du fait des guerres civiles) un partenariat global visant à financer, comme ce fut le cas au lendemain de la chute du bloc de l’Est, la transition démocratique et vers l’économie de marché. Encore une fois, l’esprit d’entreprise et d’initiative est mise en avant comme un jargonnage signifiant la libéralisation des échanges qui seront imposés par la conditionnalité de l’aide au développement. Ce « plan Marshall pour la Méditerranée »20, dont la BERD assure la mise en scène à travers la gestion du Fonds euro-méditerranéen d’investissements et de partenariats (FEMIP) ouvre la porte de l’exploitation des dernières ressources non abrogées par l’Occident à la région arabo-méditerranéenne. La Banque devient donc un dispositif-clé de ce projet en Méditerranée, elle en devient le socle technique et détient une vision politique qui permettra à la Banque de développer son influence sur ce nouveau terrain de jeu. De fait, au 31 décembre 2014, la BERD annonce avoir franchi le cap des 1,5 milliards d’euros d’investissements en Egypte, Tunisie, Maroc et Jordanie, et s’illustre dans des dizaines de projets ayant trait aux secteurs suivants :

  • Le développement des crédits et de l’assistance aux PME
  • L’amélioration de la chaîne de production dans le secteur de l’agrobusiness
  • La construction des capacités des banques en ce qui concerne la prise de risque dans le domaine de l’investissement dans le secteur innovation
  • Le support aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique
  • Le développement de solutions non-souveraines en ce qui concerne les besoins infra structuraux21 (à savoir : les partenariats publiques-privés).

Entreprise de domestication et de sujétion économiques des « bons élèves » des printemps arabes, le partenariat de Deauville voit, en quelques mois, les géants de l’industrie occidentaux grignoter les parts de marché et bénéficier, in fine, des financements mis à disposition par la BERD pour favoriser les PME, l’esprit d’entreprise, la transition vers une industrie plus performante et compétitive.

La BERD en Méditerranée : le paradoxe de la crème glacée

Ainsi, en Janvier 2014, la BERD débloque l’un de ses plus gros crédits en matière d’agrobusiness : il s’agit d’un emprunt contracté par Nestlé Egypt S.A.E., filiale du groupe Nestlé S.A., basé en Suisse, d’un montant de 20 millions de dollars. L’argent débloqué a pour objectif de financer un projet visant à « accroître les échanges entre les fournisseurs et la base de distributions […], atteindre les standards en matière sanitaire, sécuritaire, environnementale, sociale tels que définis par Nestlé […]. Par ailleurs, le projet supportera la politique en matière de parité au sein de l’entreprise menée par Nestlé, faisant de cette compagnie un exemple pour l’intégration des femmes dans le marché du travail Egyptien. » Le projet total s’élève par ailleurs à 100 millions d’euros (les 80 millions restant étant apportés par d’autres financeurs.

La première question est la suivante : Nestlé Egypt S.A.E. est-elle une entreprise qui a besoin d’un tel financement, la compagnie est-elle éligible à ce type d’emprunt ? Comme nous l’avons vu plus tôt, la Banque est censée financer le secteur privé et ses PME (selon les catégories de l’INSEE, cela comprend les entreprises de 10 à 250 employés, dont le chiffre d’affaire annuel ne dépasse pas les 50 millions d’euros22) et qui sont à la recherche de financements pour innover. L’innovation représentant un risque pour n’importe quelle banque classique, c’est donc ici qu’est la valeur ajoutée de la BERD : Nestlé S.A., la maison mère de Nestlé Egypt S.A.E., a réalisé un chiffre d’affaire de 85,15 milliards d’euros, pour un bénéfice net de 13 milliards d’euros23.

Toute considération gardée sur l’éligibilité de Nestlé Egypt S.A.E. dans le cadre d’un financement issu d’une banque de développement multilatérale, il faut surtout questionner l’apport de Nestlé dans le domaine de la sécurité alimentaire, avec ce projet. La BERD souligne en effet que « l’opération va permettre à la compagnie d’apporter les capitaux nécessaires à l’expansion de ses capacités de production de nourriture (crème glacée, confection), afin de répondre à une demande grandissante »24. Comme le remarque l’ONG CEE Bankwatch, la majorité des Egyptiens ne peuvent acheter ce type de produit, réservé aux classes moyennes, et de toute façon considéré comme un produit de luxe, soulignant que « la plupart des Egyptiens se battent pour pouvoir acheter du pain, des œufs, ou de l’eau potable. »25

C’est ce que j’appelle ici le paradoxe de la crème glacée : la BERD est soumise à un ensemble de politiques régulant son action, n’en applique véritablement aucune et met son mandat au service de groupes multinationaux afin d’assurer non pas un accès facile aux produits essentiels, mais bien un développement d’une industrie « de luxe » – car non nécessaire. En l’occurrence, de la crème glacée.

Enfin, dans le domaine énergétique, les fermes solaires de Jordanie financée à coups de millions de dollars par la BERD sont l’arbre vert qui cache une forêt calcinée : en effet, le 23 juillet 2013, et malgré une nette opposition des OSC tunisienne, la BERD accord à Serinus Energy, une entreprise polonaise, un prêt de 60 millions de dollars, destiné à financer le développement de quatre champs pétroliers et gaziers en Tunisie. Ce prêt aura pour objet de financer les programmes de forage et l’expérimentation des forages, ainsi que la disponibilité des plateformes de forage26. Quid des priorités stratégiques de la Banque en Tunisie, qui insistent sur le développement de l’efficacité énergétique et des énergies durables ?

Par ailleurs, Serinus Energy, présenté par la BERD comme une entreprise de taille moyenne (c’est-à-dire une PME), est le produit de la réorganisation de sa maison-mère Kulczyk Oil Ventures Inc (KOV) – propriété au moment de la signature de Jan Kulczyk27, l’un des hommes les plus riches de Pologne, dont le compte en banque personnel pèserait près de … 4 milliards de dollars28 – acquise par l’entreprise canadienne Winstar Resources Limited, une compagnie canadienne propriétaire des champs d’exploitation compris dans le projet de la BERD. Au moment de l’évaluation du projet, de forts soupçons concernant le mandat effectif de Serinus Energy se formaient : en effet, Winstar, en 2012, avait évalué le potentiel en termes de production de gaz de schiste sur les mêmes concessions couvertes par le prêt de la BERD, estimant à près de 808 millions de barils-équivalent-pétrole (bep)29 le potentiel en gaz de schiste de la région. Ce ne serait d’ailleurs pas un coup d’essai pour Serinus Energy, qui avait déjà bénéficié d’un prêt de la BERD en Ukraine qu’elle avait utilisé pour mener des opérations de fracturations hydraulique30, technique d’extraction du gaz de schiste extrêmement polluante, nécessitant des volumes d’eau massifs et l’utilisation d’exfoliants terriblement attentatoire pour l’environnement. Dans un contexte de stress hydraulique, le problème est d’autant plus pregnant.

Par ailleurs, la formule d’exploitation du gaz de schiste, qui « mite » le paysage, met gravement en péril la biodiversité de la région, dont la faune (les flamands roses) et la flore locales ont propulsé les futurs sites d’exploitation comme candidats à la liste du Patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO31… élément de plus, s’il en fallait un, des questionnements environnementaux et sociaux que pose le projet de Serinus Energy et de la BERD. Cela démontre une nouvelle fois les contradictions d’une Banque multilatérale de développement, dotée d’une politique en matière environnementale et finançant un magnat du pétrole pour l’aider à développer un projet fortement polluant et destructeur pour l’environnement.

La BERD : un miroir tendu à notre mode de vie

Finalement, s’attaquer à la BERD, en décortiquer les méthodes, le contenu, souligner ses objectifs, ne serait anecdotique que si nous n’allions pas nous interroger plus loin. In fine, c’est bien le mode de vie que nous avons dans les pays dits développés que l’existence d’une institution comme la BERD interroge. La sécurité énergétique, alimentaire, sont deux mamelles par lesquels nous puisons le suc vital des pays ex-PECO ou bien des nouvellement démocratiques (la formule reste à préciser) pays méditerranéens. Ce sont via ces canaux que nous saccageons, à distance et inconsciemment, en nous révoltant mollement derrière notre écran, des paysages sur lesquels nous n’avons aucun droit, que nous réformons des systèmes politiques qui nous sont étrangers en tout, que nous abattons des existences dont nous sommes incapables de soupçonner la richesse et la dureté.

Avoir droit à une électricité peu coûteuse, à des crèmes glacés bien emballées : voilà des privilèges quotidiens, qui ne nous sont, à vrai dire, presque rien, et colmatent les failles d’un système à bout de souffle ; un système fait de marbre et d’ordure entremêlés.

Pierre Emmery

Source photo de couverture : peinture murale du street artist marocain Mouhim Sino, à Casablanca, Maroc. Crédits photo : Moussa Bourekba

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1 Pierre Emmery, La Banque européenne pour la reconstruction et le développement dans la région SEMED. Impacts sociaux et environnementaux d’une nouvelle banque de développement dans la région arabe. 2012-2015, mémoire de Master de Sciences politiques, Grenoble, Université Grenoble-Alpes, Sciences-Po Grenoble, 2015, 138 pages.

2 Selon Mike Davis : Le plan Baker de 1985 (…) exigea froidement que les quinze plus grands débiteurs du tiers monde abandonnent toute stratégie de développement de type étatique en échange de nouvelles facilités de paiement et de la permission de continuer à tenir un rôle dans le concert économique mondiale (…). [Dans ce contexte], la dette a été le cheval de Troie d’un extraordinaire transfert de pouvoir des nations du tiers monde aux institutions de Bretton Woods contrôlées par les Etats-Unis et les autres grands pays capitalistes » in Davis Mike, Le pire des mondes possibles, Editions La Découverte, 2006

3 L’économiste John Williamson, en 1989, définit dix recommandations adressées aux pays en développement cherchant à se réformer face à une crise économique latente : forte discipline budgétaire, comprenant une réduction et une réorientation des dépenses publiques (plus rentables) et une réforme fiscale (élargissement de l’assiette fiscale), une inflation limitée, un contrôle monétaire introduisant une compétitivité de la monnaie, la libéralisation du commerce extérieur, élimination des barrières à l’investissement direct étranger, privatisation des entreprises contrôlées par l’Etat, flexibilisation des marchés, prise en compte des droits de propriété, et notamment la propriété intellectuelle (ouvrant la voie au brevetage systématique des denrées)… Plus qu’une charte intellectuelle, elle deviendra une matrice sur laquelle seront construites l’ensemble des politiques de développement mises en œuvres par les institutions financières internationales.

4 Roche Marc, « La BERD, entre banque d’affaire et banque de développement », Lemonde.fr, 9 mai 2013, consulté le 20 août 2015 sur : <http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/05/09/entre-banque-d-affaires-et-banque-de-developpement_3174457_3234.html&gt;

5 De Villepin Xavier, « La BERD : le redressement au service de la transition », Senat, Commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées, Rapport 133 – 1996/1997

6 Collectif, « Les banques de développement multilatérales », Documentation de la Banque Européenne d’Investissement, non-daté, consulté le 29 août 2015 sur <http://www.eib.org/about/partners/development_banks/?lang=fr&gt;

7 Plus simplement, la BERD « fournit des prêts, des placements d’actions, et des garanties pour le secteur public et privé dans des projets couvrant les secteurs de la finance, des infrastructures, de l’industrie et du commerce », source : Collectif, « About the EBRD. We are investing in changing life », Documentation de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, août 2014, consulté le 21 août 2015 sur : <http://www.ebrd.com/downloads/research/factsheets/about.pdf&gt;

8 Collectif, « Sectors and topics », Documentation de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, consulté le 21 août 2015 sur : <http://www.ebrd.com/what-we-do/sectors-and-topics.html&gt;

9 Collectif, »Highlights of the key role of the private sector », Documentations de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, 2015, consulté le 29 août 2015 sur : <http://www.ebrd.com/news/2015/ebrd-highlights-key-role-of-the-private-sector-plus-an-effective-state-in-delivering-successful-economies.html&gt;

10 Samir Amin et al. « Qu’est-ce que le néolibéralisme ? », Actuel Marx 2006/2 (n°40), p. 14-15

11 Agudo Pierre, « La BERD contrainte à l’autocritique sur son train de vie », L’Humanité, 27 avril 1993, consulté le 1er septembre 2015 sur : <http://www.humanite.fr/node/55038&gt;

12 Collectif, « Accord portant création de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement », Documents de base de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, Documentation de la BERD, avril 1991, révisé en octobre 2006, en septembre 2012 et en septembre 2013. Consultable sur : <http://www.ebrd.com/downloads/research/guides/basicsfr.pdf&gt;

13 Anonyme, « Letter to EBRD on Country Strategy for Azerbaijan », Human Rights Watch, consulté le 29 août 2015 sur : <http://www.hrw.org/news/2007/09/05/letter-ebrd-country-strategy-review-azerbaijan&gt;

14 Bacheva-McGrath Fidanka, « Europe’s Caspian gas dreams – a nightmare for human rights in Azerbaijan », 14 mai 2015, consulté le 29 août 2015 sur : <http://bankwatch.org/news-media/blog/europes-caspian-gas-dreams-nightmare-come-true-human-rights-azerbaijan&gt;

15 Bacheva-Mc Grath Fidanka, idem.

16 Apostol Ionut, « EBRD fresh plans show intent to pour more public money into coal », CEE Bankwatch, 26 avril 2012, consulté le 31 août 2015 sur : <http://bankwatch.org/news-media/for-journalists/press-releases/ebrd-fresh-plans-show-intent-pour-more-public-money-coal&gt;

17 Knaebel Rachel, « Retour vers le futur : en Europe de l’Est, EDF mise sur le charbon », 16 octobre 2014, consulté le 1er septembre 2015 sur : <http://multinationales.org/Retour-vers-le-futur-en-Europe-de&gt;

18 « Complaints by ‘Vreoci’ ecological society and the council of ‘Mesna Zajednica Vreoci’ to the EBRD’s project complaint mechanism » 17 août 2012, consultable sur : <http://www.ebrd.com/downloads/integrity/EPS_Kolubara__complaint_17.08.2012.pdf >

19 En 2010, une usine de traitement de charbon a reçu un prêt de 180 millions de dollars de la part de la BERD, alors que le projet minier Tsagaan Suvarga a perçu un financement de 350 millions d’euros

20 Selon le mot d’Ibrahim Warde, in « Un plan Marshall sans lendemain pour les printemps arabes », Le Monde diplomatique, Janvier 2014.

21 Collectif, « EBRD’s activities in the southern and eastern Mediterranean region », décembre 2012, consulté le 6 septembre 2015 sur : <http://www.ebrd.com/downloads/research/factsheets/semed.pdf&gt;

22http://www.journaldunet.com/business/pratique/dictionnaire-economique-et-financier/17203/pme-definition-traduction-et-synonymes.html. La BERD ne définit pas précisément la nature d’une PME, mais l’on peut supposer que la définition française se rapproche de l’acceptation qu’en a la BERD.

23 Geller Martine, « Chiffres d’affaires sans surprise pour Nestlé en 2014 », Capital, 19 février 2015, consulté le 16 septembre 2015 sur : <http://www.capital.fr/bourse/actualites/chiffre-d-affaires-sans-surprise-pour-nestle-en-2014-1014114&gt;

24 Idem

25 Delaval Sophie, « GMOs, water grab and ice cream for the masses – the EBRD gets involved with Nestlé Egypt », CEE Bankwatch, 13 février 2014, consulté le 16 septembre 2015 sur : <http://bankwatch.org/news-media/blog/gmos-water-grab-and-ice-cream-masses-ebrd-gets-involved-nestle-egypt&gt;

27 Depuis décédé

28 Ce qui le plaçait en 2015 au 418e rang des personnes les plus riches du monde Source : http://www.forbes.com/profile/jan-kulczyk/

29 De Mestral Charles, « Winstar Updates Strategic Alternative Process and Operations », CNW, 11 septembre 2012, consulté le 18 septembre 2015 sur : <http://www.newswire.ca/news-releases/winstar-updates-strategic-alternative-process-and-operations-510726591.html&gt;

30 Cette méthode « consiste à créer des fissures dans la roche en injectant à haute pression un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques, accusée en outre de polluer les nappes phréatiques environnantes ». Par ailleurs, « le phénomène de ‘mitage’ – étalement des forages – perturbe l’écosystème. Chaque puits occupe un hectare et nous sommes incapables d’aller chercher ces hydrocarbures , en étoile, à partir d’un puits unique. » Source : <http://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/gaz-de-schiste-peut-on-vraiment-l-extraire-sans-polluer_1493611.html&gt; et <https://www.lenergieenquestions.fr/pollution-des-nappes-phreatiques-la-fracturation-hydraulique-innocentee/&gt;

31 UNESCO, « Chott El Jerid », Tentative Lists, soumis à examen le 28 mai 2008, consulté le 19 septembre 2015 sur : <http://whc.unesco.org/en/tentativelists/5385/&gt;

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