Eloge de la Lenteur

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Les montres molles ou La persistance de la mémoire, Salvador Dalí, 1931.

Les scientifiques se mettent peu à peu d’accord sur le terme d’Anthropocène, qui serait la période durant laquelle l’influence de l’être humain sur la biosphère a atteint un tel niveau qu’elle est devenue une « force géologique » majeure capable de marquer la lithosphère (l’enveloppe terrestre). L’ Anthropocène est un néologisme construit à partir du grec ancien (anthropos, « être humain ») et (kainos, « nouveau »), en référence à une nouvelle période où l’activité humaine est devenue la contrainte géologique dominante devant toutes les autres forces géologiques et naturelles qui jusque-là avaient prévalu. Bien que le concept ne soit pas encore officialisé, ces débats mettent en évidence une empreinte réelle des cycles de vie humains sur les cycles de vie naturels.  La lenteur, symbolisé par l’escargot du mouvement de la Décroissance appelle sans détour à un nouveau rapport au temps et au monde. Trop souvent moqué, décrié, voire même montré comme l’incarnation du péjoratif et du marginal dans notre société, ne doit-on pas plutôt prendre son parti ? Son éloge, c’est-à-dire sa défense, son apologie voire même sa revendication s’inscrit comme la volonté de lutter contre le culte du temps et du « temps-court » propre au système actuel, dans toute sa puissance financière, capitaliste et productiviste. Ce rapport de force en opposition systémique avec les temps-longs naturels caractérise les velléités de domination de l’Homme sur son environnement. La lenteur, est-elle de fait une revendication inhérente à un changement de système, à une prise de conscience sociétale ?
Il s’agit de mettre à jour les symptômes d’un système cancéreux qui se traduisent par les cultes de l’ urgence, de la vitesse, de l’instantané. En somme la célébration du court-termisme dans une volonté paradoxalement chronophage de contrôle du temps au travers de la Mondialisation. Ces constats nous permettent de promouvoir la lenteur comme tremplin pour une « décolonisation des imaginaires »1  au profit d’un système post-croissance ouvrant la voie à une réorganisation tant économique, que sociale et politique.

I. L’urgence, la vitesse, l’instantané : maux /mots du XXI siècle ? 
La Mondialisation : passage d’un temps cyclique à un temps linéaire  

L’ère de la Mondialisation si fièrement brandie comme fer de lance du progrès au travers des médias comme des programmes d’Histoire nationaux est par essence associée à la notion de « temps ». Sa définition officielle est celle d’ une interdépendance des marchés et d’un rapprochement des hommes, conséquences d’une forte croissance de l’économie mondiale à travers la multiplication des moyens de transport, de personnes, de marchandises et l’accélération des échanges, par le bénéfice des technologies de  l’information et de la communication à l’échelle planétaire. La Mondialisation paraît correspondre au besoin viscéral de l’Homme d’avoir une emprise sur son environnement. Notre civilisation actuelle est incroyablement influencée par un temps perçu comme flèche (conception linéaire opposée aux conceptions du temps cycliques de civilisations plus proches de la nature). Ainsi, cette accélération correspond donc à une précision progressive de l’Heure et de sa mesure. La minuta secunda latine, c’est-à-dire la seconde, à l’origine simple division plutôt vague de l’heure, a vu sa place devenir prépondérante. L’Heure qui servait auparavant de référentiel pour définir la minute et la seconde (basée sur le pouls humain) a vu sa relation s’inverser avec celles-ci. La minute comme la seconde ne sont plus de subdivisions « secondaires » (là encore la sémantique est révélatrice) de l’heure, mais l’heure est elle-même définie comme un multiple de ces dernières. Le rapport au temps a complètement changé et celui-ci est devenu une valeur monétaire. Les places boursières, symboles du système capitaliste actuel fonctionnent aujourd’hui sur un référentiel mathématique encore plus précis et court, déconnecté des cycles naturels : la nanoseconde. 90% des opérations boursières sont ainsi annulés dans la nanoseconde suivante.
Deux autres secteurs tout à fait révélateurs de cette accélération sans précédents sont ceux de la mobilité et de l’agriculture. L’ère de la Mondialisation se trouvant alors illustrée par l’adage « qui contrôle le temps contrôle le monde » et la volonté d’aller toujours plus loin et surtout toujours plus vite. Les déplacements de l’homme étaient limités à 200km/jour avant l’arrivée du train. La multiplication des transports à grande vitesse et notamment l’arrivée du train en Europe au milieu du XIXe siècle, et avec lui le moteur, sont indissociables de la Révolution Industrielle. La vitesse permet aux villes de devenir carrefours, de fait elles augmentent leur rayonnement. Deux types de centralités se mettent en place dans les villes : la centralité du bâti interne (pouvoirs décisionnaires) et des centres externes qui mettent en relation la ville avec l’extérieur (aéroports, gare). Marx envisage la maitrise du capital comme étant à l’origine de la différenciation sociale : ceux qui le contrôle et ceux qui le produise sans le contrôler. Mais comme selon l’expression bien connue, « le temps c’est de l’argent », le vrai capital devient alors le temps. Ce qui devient essentiel dans notre société de vitesse est donc la maîtrise des mobilités. La maitrise des temps devient efficace lorsque l’on se déplace, très efficace lorsque l’on se repose. Preuve en est, les conflits se déplacent sur des questions de mobilité : l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, migrations à grande échelle etc. Les conflits récents sur les grands projets routiers et aériens traduisent des refus de se voir imposer une domination extérieure, autant que le prolongement des rapports de force et conflits de classe.
Sur un autre plan, l’arrivée du moteur entraîne une agriculture sans bras : la population paysanne s’effondre. Entre 1800 et 1960, la surface consommée par Paris est multipliée par 75. Le modèle agricole productiviste s’érige en symbole de la notion de progrès actuel qui se fourvoie dans son obsession du quantitatif. La concentration des cheptels et la production de masse sur le modèle industriel ont entraîné la récurrence de l’usage des intrants chimiques et autres pesticides. Sans autre considération pour les cycles de vie naturels et le temps long nécessaire à la régénération des ressources, le productivisme du modèle agricole défendu par l’Union Européenne conduit à un épuisement de terres et une pollution de masse tout à fait catastrophiques. Sur le plan sémantique, le passage de cultivateurs (qui élèvent, accompagnent le développement naturel des plantes et espèces animales) à la notion d’exploitants agricoles en est effroyablement symbolique de cette volonté de domination par le contrôle du temps. Marx, dès 1867 dans son ouvrage majeur Le Capital dénonce la contradiction entre la logique immédiatiste du capital (et à travers lui du système capitaliste) et la possibilité d’une agriculture fondée sur une temporalité beaucoup plus longue, c’est-à-dire dans une perspective soutenable et intergénérationnelle qui respecte l’environnement. « En outre, chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps est un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. […] La production capitaliste ne développe donc que la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en sapant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. » On peut de fait considérer la diffusion du temps européen comme un vecteur d’asservissement à l’échelle planétaire qui se prolonge aujourd’hui par la marchandisation des ressources naturelles, l’accaparement des terres dans les pays du Sud autant que la spéculation sur les matières premières. Comme le rappelle Marx : « Tout l’esprit de la production capitaliste, orientée vers le profit monétaire immédiatement proche, est en contradiction avec l’agriculture, qui doit prendre en compte l’ensemble permanent des conditions de vie de la chaîne des générations humaines. » Le secteur agricole est aujourd’hui un des secteurs les plus représentés en bourse, n’est-ce pas là encore révélateur ?

De la célébration de l’éphémère et du court-termisme  

Cette apologie de la vitesse et de l’urgence bouleverse notre société. Sur le plan médiatico-politique, inutile de rappeler Ô combien « l’urgence » est un mot qui fait vendre de manière proportionnelle à sa perte de sens. Tant et si bien qu’au rythme des brèves d’informations toutes plus urgentes les unes que les autres, nous ne savons plus bien distinguer le caractère de ce qui est urgent, de ce qui requiert une action, une décision immédiate. Bien mieux encore, le système capitalise s’autoentretient sur la base de cette « urgence », démultipliée en urgences tantôt économiques, que sociales ou politiques pour devenir aujourd’hui urgence vitale. La langue française est belle dans sa capacité à coller au plus près de la réalité : ne voit-on pas plus d’individus être dans l’urgence, tomber sous le coup de la nécessité, jusqu’à suspendre leur vie aux lèvres des décisionnaires politiques dans l’unique espoir de solutions rapides ? Le droit civil caractérise ainsi cet  « état de fait susceptible d’entraîner un préjudice irréparable s’il n’y est porté remède à bref délai ». Et comme l’urgence de situations d’urgences entraîne des mesures et des procédures d’urgence pour résoudre de manière urgente de telles situations, le droit public et le gouvernement ont placé l’entière nation sous le coup de « l’état d’urgence ». Ce régime exceptionnel qui, « en cas d’atteinte grave à l’ordre public ou de calamité nationale », renforce les pouvoirs de l’autorité administrative, devenu permanent, pérennise sur le long-terme de manière tout à fait ubuesque et paradoxale une situation d’urgence caractérisée initialement par sa nécessité de réaction et d’action immédiate.
Ayant réussi à noyer la population au détour d’une urgence plus urgente que d’autres, et entraîné une véritable distorsion dans l’appréciation de la réalité et la priorisation des évènements, la décision politique et l’action politique ont opéré un renversement progressif de leur pertinence à long-terme au profit d’un temps ponctué par des échéances législatives de plus en plus courtes. Plutôt que la mise en œuvre de projets politiques sur le long-terme, se joue aujourd’hui la bataille de rustines court-termistes pour tenter de soigner et maintenir un système voué à s’effondrer. Cette conception du temps court et la diffusion de brèves informatives plutôt que d’analyses de fond a été considérablement renforcée par les câbles et réseaux de télécommunication et l’émergence des réseaux sociaux. Ainsi, la multiplication des contacts instantanés ayant réussi avec brio à annihiler toute corrélation entre temps et distance géographique pose aujourd’hui la question du délitement du lien social.
Cette exploration du champ sémantique qui s’oppose de fait à la lenteur et ses conséquences permet de poser la question de la portée du concept de « lenteur » et de sa revendication comme fer de lance d’un changement de paradigme.

II. La lenteur, élément d’un changement de paradigme 
Fil conducteur d’une société post-croissance 

Il est urgent de se demander pourquoi sommes-nous toujours à court de temps. Dans les sociétés occidentales, les gens paraissent toujours pressés, en retard ; ce qui est assez curieux au regard du gain de temps résultant des progrès technologiques que nous connaissons. Au sens du philosophe Hartmut Rosa « c’est comme s’il y avait une corrélation entre le temps que l’on économise et la sensation d’en manquer »2. Ce paradoxe met en évidence une corrélation forte entre notre rapport au temps et l’impératif de croissance exigé par le système capitaliste. Selon Hartmut Rosa, « comme la société moderne et capitaliste ne reproduit sa structure qu’à travers l’innovation et l’accélération […] on a besoin de croître et d’innover pour préserver les structures économiques, sociales, politiques. Cette logique de stabilisation économique explique donc notre manque de temps. »3 Cette vitesse affectant l’ensemble de notre vie en tant que phénomène global s’expérimente en premier lieu dans le monde du Travail. De fait, les revendications portées par le mouvement « Nuit Debout » et les fortes mobilisations liées au projet de loi de réforme du Code du Travail traduisent un questionnement de fond : puisque la technologie nous aide à économiser du temps, pourquoi ne pas tendre vers davantage de temps libre ? Ce problème de rapport au temps bouleverse considérablement notre façon d’être au monde, et notre dilemme à choisir entre l’ « être » et l’ « avoir ». Tout l’inverse d’un système capitaliste reposant sur des logiques d’augmentation, d’accumulation, de compétition, de croissance orientées vers l’idée « d’avoir pour être ». La dissociation des temps courts systémiques d’avec les temps longs naturels traduit de fait l’exploitation à grande échelle des ressources naturelles comme fondement du système capitaliste. Et pire encore, cette volonté de l’homme de dominer son propre environnement, de s’imposer « au sommet de la pyramide » sans donner le temps à la nature de se régénérer entraîne un dérèglement climatique et une disparition des espèces qui pourrait mener l’Homme à sa propre perte. Cette aliénation implique un sursaut irrémédiable, une prise de conscience de mise en œuvre d’une société post-croissance qui replacerait l’homme au centre du système dans une vision plus holiste.
L’Ecologie politique au sens large se revendique de ce ralentissement général en faveur d’une sobriété des modes de vie et d’un respect des cycles naturels. L’Ecologie Sociale développée par Bookchin est marquée par une critique du Capitalisme et de l’adage « croître ou mourir »4, expression empruntée à Marx. Bookchin entend utiliser « l’écologie comme levier d’opposition au capitalisme »5. La cible désigné est le capitalisme qui a divisé l’espèce humaine aussi brutalement et profondément qu’il a séparé la société de la nature.  Pour Löwy également, architecte de l’Ecosocialisme, il s’agit de constater que « la dynamique de croissance infinie induite par l’expansion capitaliste menace d’anéantir les fondements de la vie humaine sur la planète »6 et de fournir une alternative de civilisation radicale à ce que Marx appelait le « progrès destructif » du capitalisme 7. Bien que ces projets soient différents dans leur mise en œuvre, la Deep Ecology d’Arne Naess autant que le mouvement de la Décroissance appellent également au sens large à une redéfinition de la place de l’Homme au sein du système dans son rapport aux autres et à la Nature. Il s’agirait de bâtir une société qui évoluerait dans le respect des cycles naturels. Les propositions phares du mouvement de la Décroissance s’inscrivent ainsi dans cette logique symbolisée par l’escargot. Pour les auteurs d’ Un projet de décroissance 8, afin de comprendre qu’il est possible et surtout souhaitable de vivre mieux tout en consommant moins, cela passe par une relocalisation ouverte. 9 La mise en place d’une Dotation Inconditionnelle d’Autonomie (Revenu de Base partiellement démonétarisé), nécessairement associée à un Revenu Maximum Acceptable, qui permettraient de remettre l’économie et la monnaie à leur place : c’est-à-dire au service de l’Homme et non l’inverse. Ce projet entraînerait de fait une réappropriation des temps cycliques naturels. Au travers, par exemple, de la permaculture impliquant la culture des types de ressources associées à un territoire autant que du temps nécessaire à leur production sans intrants ni pesticides. Autre exemple, celui du droit de tirage mis en avant au travers du projet de Dotation Inconditionnelle d’Autonomie, qui conduirait chacun à n’utiliser qu’en proportion suffisante à une vie digne mais sobre les ressources naturelles (eau, électricité) en redéfinissant son mode de vie et de consommation qui respecteraient de fait le rythme de régénération des ressources.

Pour un renouveau de la gestion politique 

Si la lenteur s’impose comme fil conducteur d’un modèle post-croissance, celle-ci serait également une porte ouverte à une réorganisation politique dans sa prise de décision et sa mise en œuvre. Bien que l’urgence décisionnelle se profile sur des sujets tels que le réchauffement climatique au vu des conséquences que cela engendre, il est permis d’argumenter en faveur d’une évolution dans les modes de décisions et de mise en œuvre des politiques. Pour Jacques Ellul 10, l’homme du XXe siècle est ainsi persuadé que la politique peut résoudre tous ses problèmes et charge la politique d’organiser la société pour que celle-ci devienne idéale. Il fait ainsi remarquer que si la politique est efficace en matière d’organisation de la vie sociale : bureaucratie, administration, économie, etc. elle ne permet pas de répondre aux besoins profonds de l’Homme, à savoir : le problème moral, le problème éthique, le problème du sens de la vie ou celui de la responsabilité devant la liberté. Jacques Ellul estime alors que c’est parce que nous refusons de prendre nos responsabilités personnelles devant la liberté que nous demandons à l’État de nous donner ce que nous voulons. De fait, l’homme préfère être le serviteur du « plus froid des monstres froids » plutôt que d’assumer pleinement sa liberté. La liberté ne serait de fait pas exogène mais se construirait socialement, au travers de la chose politique notamment. Considérons donc que l’Etat-Nation soit le résultat d’un délaissement progressif de la chose politique par les citoyens, et ce pour des raisons multiples dont il ne s’agit pas de faire l’étude ici. Cette somme de raisons s’apparente à ce que nous considérons être un refus de Liberté. 11 Le fait de décoloniser les imaginaires passe alors de fait par la nécessaire remise en cause du modèle centralisé et représentatif (de l’oligarchie) qu’est l’Etat-Nation actuel.
La réhumanisation du système d’organisation politique et économique doit ainsi s’inscrire dans la réinscription du temps long de la décision politique et donc davantage de participation citoyenne. Qu’il me soit permis de mettre en avant sur ce point le projet de Bookchin et de l’Ecologie Sociale. Il dénonce ainsi une crise de la représentation par le déclin de la démocratie formelle (qui repose sur la légitimation des partis politiques par le droit de vote pour tous, sur la liberté d’expression et sur la division des pouvoirs) dans la désincarnation de la sphère publique et du corps politique. Mais également de la démocratie substantielle comme participation des citoyens à la vie politique sous la forme de mouvement sociaux et qui militent pour le partage équitable de la production sociale et le renforcement de la société civile. 12 « Alors que la démocratie dans sa forme classique signifiait assez littéralement gouvernement du demos, des gens eux-mêmes, elle semble souvent n’être plus guère qu’un gouvernement de l’élite sanctionné (au travers du procédé de la représentation) par le peuple. Des élites concurrentes se disputent le soutien d’un public dont la souveraineté populaire est réduite au pitoyable droit de choisir le tyran qui le gouvernera. »13 Alors que la politique est devenue une profession et pire encore, une affaire réservée à une petite minorité, l’écologie sociale veut en refaire une préoccupation et gestion commune à tous, estimant que la cellule véritable de la vie politique est, en effet, la commune.
En somme, l’exercice de la citoyenneté implique une vie entière consacrée à se former à l’art de participer aux affaires publiques, son sens premier, pour barrer la voie à une société administrée, mécanisé, froide. L’Ecologie Sociale vise à promouvoir une société sans classe, faite de citoyens responsables de la gestion de leur commune. En lien avec la décentralisation, l’écologie sociale cherche l’établissement d’un système politique communautaire sous forme d’assemblées populaires (rattachés aux communes) fonctionnant selon un système de démocratie directe inspirée du modèle athénien. Donc un renouveau de la démocratie directe et notamment sa dimension participative nommé Municipalisme Libertaire. Le but du municipalisme libertaire est alors plutôt de revitaliser la sphère publique et de la transformer en un champ politique en dotant des citoyens actifs d’un espace public réapproprié où ils pourraient faire des choix significatifs et mener à bien un mouvement d’éducation populaire sur le long-terme. En somme, cette forme de pouvoir confié au peuple constituerait ainsi un défi permanent aux structures de l’Etat-Nation centralisé qui représentent à l’heure actuelle l’antithèse de l’autogestion communautaire. A savoir une forme d’organisation contrôlée par une oligarchie bien organisée légitimée par des modes d’expression dépassés où en passe de l’être 14, imposant des décisions à l’ensemble au nom d’un intérêt général qui a somme toute disparu dans les flammes du carriérisme.

Conclusion  

La lenteur, au regard de ces considérations, s’impose comme une nécessité universelle. Ce rapport au temps dévoyé, propre à la « modernité » occidentale,  implique au vu de ses conséquences, un retour au respect des temps cycliques. Cette démarche indissociable d’une réhumanisation de la société permettrait à l’homme d’être à nouveau au monde, de prêter davantage attention et respect à ce qui l’entoure. Il s’agirait de s’inspirer notamment du poétique Buen Vivir. Cette notion s’inscrit dans les cosmovisions indiennes ; elles mêlent le développement humain et celui de la nature, à égalité (les êtres humains, dans la cosmogonie quechua, aymara, guarani, font partie de la nature). Ainsi, le capitalisme ne peut être ni « verdi », ni « humanisé », ni « moralisé ». Sa crise systémique, intégrale, exige des solutions et des débats radicaux. Face à la nécessite de réfléchir à des modes de développement plus justes, il s’agit de construire une nouvelle civilisation, basée sur une (des) cosmovision(s) tendant à l’harmonie, aux échanges équilibrés entre les êtres humains, avec soi-même et la nature. L’éloge de la Lenteur s’inscrirait dans ce processus en tant qu’élément déclencheur à des réflexions plus amples sur les modes de production et de consommation, autant que dans la construction politique à long-terme pour accéder à une vraie forme de liberté. La lenteur devient alors inévitablement nécessaire à un regain d’humilité humaine et à un regard davantage critique sur le système actuel. Reprenant les propos de Walter Benjamin 15, la révolution ne serait pas à définir comme « la locomotive de l’Histoire », mais comme une action salvatrice de l’humanité qui tire sur le frein de l’urgence avant que le train ne sombre dans l’abysse.

Manon Dervin


  • 1 Expression de Serge Latouche, Penseur de la Décroissance en France.
  • 2 Hartmut Rosa, Accélération, une critique sociale du temps, La Découverte, 2010.
  • 3 Hartmut Rosa, article paru dans Le Monde, 1 avril 2016.
  • 4 Bookchin, M. Death of a small planet. It’s Growth that’s killing us, The Progressive, 1989. Traduit de l’Anglais par Vincent Gerber dans Murray Bookchin, pour une écologie sociale et radicale, V.Gerber & F.Romero, Editions Le passager Clandestin, 2014.
  • 5 Gerber, V. Murray Bookchin et l’écologie sociale, une biographie intellectuelle. Editions Ecosociété, 2013.
  • 6 Michael Löwy, Ecosocialisme, l’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Editions Mille et une nuits, 2011.
  • 7 Karl Marx, Das Kapital, volume I, Berlin, Dietz Verlag, 1960, p.529-530.
  • 8 Vincent Liegey, Stéphane Madelaine, Christophe Ondet et Anisabel Veillot, co-auteurs de Un Projet de Décroissance, Manifeste pour une Dotation Inconditionnelle d’Autonomie, Éditions Utopia, 2013.
  • 9 Vincent Liegey, Stéphane Madelaine, Christophe Ondet et Anisabel Veillot, Ni protectionnisme, ni néolibéralisme mais une « relocalisation ouverte », Novembre 2015, Bastamag
  • 10 Jacques Ellul, L’illusion politique, La Table Ronde / La petite vermillon, 2004.
  • 11 Ce refus apparent de Liberté mérite d’être nuancé par l’actuel mouvement « Nuit Debout » qui par sa forme et ses modes d’action « extra-ordinaires » doit être considéré comme un des moyens de se réapproprier non seulement les espaces publics mais également la chose politique.
  • 12 Bengoa, L’éducation par les mouvements sociaux, Antipodes. 1996.
  • 13 Benjamin R. Barber, The death of Communal Liberty : A history of freedom in a Swiss Moutain canton, Princeton, 1974.
  •  14 On constate ainsi depuis plusieurs années des taux d’abstention en hausse à chaque type d’élection sans oublier l’utilisation de plus en plus fréquente du fameux « 49-3 » permettant au gouvernement nommé et non élu de faire passer en force des projets de loi, et ce, contre l’avis de l’Assemblée Nationale élue.
  • 15 Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, volume I/3, Francfort, Suhrkamp, 1980, p.1232

 

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