Pour comprendre les hommes, expliquons l’inexcusable

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Le Premier ministre français, dans la tourmente des attentats de novembre 2015 l’avait alors souligné, en plateaux télé et assemblées : « on ne peut pas expliquer le jihadisme, car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Avant lui, le président Sarkozy avait déjà formulé l’idée que « quand on veut expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable ». Les prétendues « excuses sociologiques » sont agitées par le camp de la réaction qui préfère s’émouvoir qu’illuminer le réel et en mieux dégager les possibles solutions aux maux sociaux. A cette lecture néfaste du monde, relent d’une idéologie à bout de souffle, nous proposons ici le texte d’Alexis Landreau, extrait de son mémoire d’histoire sur les violences de guerre en Bosnie-Herzégovine. Interrogeant la psyché des criminels de guerre en ex-Yougoslavie, voici comment il justifie son travail d’historien.

            Le propos de ce mémoire ne peut vraiment se développer et répondre à notre questionnement qu’en adoptant une méthodologie dite de l’histoire « vue d’en bas », de « l’histoire de la vie quotidienne ». Cette approche cherche à appréhender « les expériences communes des gens ordinaires »[1] et, dans notre cas, à comprendre les criminels de Bosnie-Herzégovine d’un point de vue humain. Toutefois, la sensibilité du sujet est telle qu’elle soulève indéniablement une question : étudier ces tueurs de manière humaine, n’est-ce pas détourner notre attention de leurs crimes et les pardonner ? Nous nous opposons catégoriquement à cette idée commune et malgré tout aberrante.

L’étude d’un sujet historique, aujourd’hui, impose de faire abstraction de tout jugement de valeur sur ses acteurs : la méthodologie de « l’histoire de la vie quotidienne » est neutre par essence. Henri-Irénée Marrou, dans son ouvrage De la connaissance historique, insiste sur l’aspect humain de l’histoire qu’il qualifie de connaissance scientifique élaborée du passé humain[2]. L’étude d’un sujet tel que le nôtre passe alors inévitablement par le rejet préalable de toute diabolisation. Il est nécessaire de chercher à comprendre ces hommes pour ce qu’ils sont vraiment, qu’ils soient criminels ou non. La déshumanisation de ces tueurs favoriserait une mise à distance psychologique et pourrait alors provoquer une erreur d’analyse scientifique. Abandonner l’aspect humain de ces tueurs ne mènerait qu’à une étude caricaturale des violences. Pour être en parfaite cohérence avec l’historien français Marc Bloch et sa célèbre expression, « Un mot, pour tout dire, domine et illumine nos études : comprendre.[3] », l’historien doit se mettre à la place des acteurs, comprendre leurs réactions et interpréter leurs pensées. Comme le souligne Christopher Browning, « si je veux comprendre et expliquer […] il me faut reconnaître que, placé dans la même situation, j’aurais pu être soit un tueur, soit un planqué »[4].

En un sens, l’historien doit analyser ses sources, ses témoignages au regard de ce qu’elles sont véritablement dans « une attitude déterminée par le souci d’être attentif et comme réceptif à l’objet et d’abord à ce document qui le révèle »[5]. (…). L’historien n’est pas un juge et ne possède aucunement le pouvoir et le devoir de pardonner aux protagonistes d’un événement historique. Enfin, il existe également un devoir moral qui doit nous inciter à comprendre ces hommes. Jacques Semelin s’en explique : « Se refuser à comprendre, ce serait alors reconnaître leur triomphe posthume. Ce serait admettre que l’intelligence à faire le mal a été et reste définitivement plus forte que celle qui vise à en percer les mystères. D’un point de vue éthique, une telle position est insoutenable ».

Alexis Landreau
Les sentiers de la haine : violence de guerre en Bosnie-Herzégovine
1992-1995[6]

 

Alexis Landreau anime également la chaine Youtube « Analepse » qui explore l’Histoire à travers la fiction: à découvrir par ici !

[1] Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires : Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, Paris, Éditions Tallandier, 2007, p 32.

[2] Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique. Paris, Éd. du Seuil, 1954, 300 p.

[3] Marc Bloch, Apologie pour l’Histoire ou Métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1974.

[4] Christopher R. Browning, op. cit., p. 33

[5] Henri-Irénée Marrou, op. cit., p. 101

[6] Alexis LANDREAU, Les sentiers de la haine : violence de guerre en Bosnie-Herzégovine.
1992-1995,
mémoire de Master d’histoire, Paris, Université Paris-I Panthéon-Sorbonne, 2015, 231 pages.

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