Ce que le jour doit à la nuit (debout)

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Nous ne comptons plus les articles d’analyse sur la forme, le projet, le trajet de Nuit Debout, autant que les propos d’hommes politiques, qu’ils soient encourageants ou critiques. La remarque majeure peut s’articuler autour de la dénomination du mouvement et pose question de l’opposition Jour / Nuit. Considérons que tout ce qui existe trouve son contraire et que la dualité est ainsi universelle. L’un ne pourrait exister sans cet « autre ». Force est de constater que la dualité des contraires trouve sa consécration dans l’opposition entre le Jour et la Nuit. Pourtant, celle-ci est en dehors de toute logique de contradiction car il est commun de considérer  que le jour sans la nuit ne serait point, et réciproquement. Jour et Nuit apparaissent alors comme deux contraires indissociables qui se complètent dans la confrontation, reprenant la célèbre expression : « c’est le jour et la nuit ». Si le terme de « Nuit Debout » ne laisse pas incertain, encore faut-il définir le « jour ». A ce titre, Luc Gwiazdzinski fait ainsi remarquer qu’ « il est intéressant de constater que l’Etat a du mal à penser ce mouvement et à le contrer. Car ces mobilisations s’inscrivent dans l’interactivité et hors du champ politique, en réinventant un urbanisme temporaire. »1 L’opposant à la nuit serait donc cette vague nébuleuse qu’est « l’Etat » ?

Si le débat persiste quant à ce qui se cache derrière l’Etat, il semble particulièrement réducteur de considérer que l’Etat puisse être tout le monde et personne à la fois. Il s’agit ici d’entendre comme appartenant au « jour » des éléments physiques centraux au service d’une gestion d’Etat selon une ligne idéologique particulière : l’ordre stato-capitaliste. A savoir la collusion entre l’élite des pouvoirs publics avec à leur tête les politiques « professionnels » notoires, les personnalités médiatisées à outrance et de manière exclusive pour servir par leurs discours des intérêts autant économiques qu’idéologiques, mais aussi un certain nombre de décideurs économiques s’attachants à déliter progressivement ce qu’il reste d’humanité dans les entreprises du Cac40 par un véritable jeu de chaises musicales. Cette oligarchie, par opposition aux citoyens, entendent capter pouvoir d’autorité et de contrainte collective en se prévalant de l’intérêt général. Bénéficiant encore (pour combien de temps ?) de la croyance populaire qui conduit à croire que ceux-là mêmes créent emplois et richesses, on demande au peuple d’accepter la destruction des services publics, des avantages liés à la Sécurité Sociale et bientôt la mise à mort du Code du Travail et l’asservissement complet des travailleurs, sur fond d’un état d’urgence qui en perd son caractère exceptionnel tant il est usé.

C’est sur ce constat de véritable guerre des classes, par l’initiative de cette classe qui ne possède ni les armes économiques ni les armes idéologiques qu’émerge un mouvement d’indignation et de colère sourde qui se veut constructive : Nuit Debout. Faut-il voir au travers de Nuit Debout un symbolisme d’opposition entre deux mondes, une confrontation entre « jour » et « nuit » ? C’est à l’aune des propos de Luc Gwiazdzinski et de propos d’hommes politiques tenus au sujet de Nuit Debout qu’il faut mener une réflexion qui tend à, non pas à deviser sur le projet et l’avenir de ce mouvement, mais bien déterminer dès à présent la plusvalue de la « nuit » dans sa confrontation avec le « jour » au travers de trois points : la reconquête du champ politique, la libération de la parole et l’occupation de l’espace public.

Reconquérir le champ politique : quand la nuit éclaire un jour obscur  

Le premier point de confrontation qui permet de distinguer le jour de la nuit s’articule autour de la reconquête du champ politique. Deux propos paraissent suffisamment complémentaires pour illustrer une initiative qui dépasse les grilles de lecture politiciennes traditionnelles et le gouffre qui sépare certaines aspirations. Il suffit de mentionner la conclusion hâtive de Jean-François Copé sur la nature du mouvement et de ses revendications pour comprendre ce qui illustre parfaitement ce qu’on peut qualifier de « point de rupture ». Il a été dit que les acteurs de Nuit Debout, vous, moi, nous tous, ceux qui y participent de près ou de loin, ceux qui soutiennent ou du moins comprennent seraient parfaitement « déconnectés de la réalité » (Propos tenus en direct sur I-Télé, Jean-François Copé, lundi 11 avril 2016). Les revendications globalement orientées vers davantage de justice sociale et économique, la refonte du système politique et l’initiation d’une transition vers une société écologique au sens de replacer l’homme au cœur d’un système dont il dépend vitalement seraient somme toute futile, irréaliste, et défendues par une poignée de personnes qui ne représenteraient pas les aspirations de la majorité ni l’intérêt général. S’il est difficile de se plonger dans la psyché de chaque français, il est cependant tentant de retourner le compliment à cette poignée de personnes qui prétendent actuellement défendre l’intérêt général, la démocratie et la république en occupant la scène politique.

Comme le rappelle si justement Benjamin Barber, « alors que la démocratie dans sa forme classique signifiait assez littéralement gouvernement du demos, des gens eux-mêmes, elle semble souvent n’être plus guère qu’un gouvernement de l’élite sanctionné (au travers du procédé de la représentation) par le peuple. Des élites concurrentes se disputent le soutien d’un public dont la souveraineté populaire est réduite au pitoyable droit de choisir le tyran qui le gouvernera. »2 Triste constat de réalité, à tel point que le processus est si bien ancré dans les imaginaires que d’autres en perdent la parole jusqu’à en devenir simplement « profondément choqué » (François Fillon, en Direct sur Europe1, 10 avril 2016) que l’on tolère de tels rassemblements en période d’état d’urgence. De quel droit outrepasser les décisions politiques ? Circulez, rien à voir. Une interrogation persiste :  reste à définir où est l’urgence ? Et c’est bien là que réside la fracture essentielle : celle de la priorité dans l’urgence. Face à la réaction conservatrice qui conduit à l’immobilisme et au culte sécuritaire, Nuit Debout essaime partout en France et reprend à son compte les slogans post-attentats : « même pas peur ». Même pas peur de défier la menace et l’excuse sécuritaire pour oser demander ce que personne n’avait osé réclamer aussi fort : la vie. Ces manœuvres médiatico-politiques avec pour objectif d’étouffer le feu qui brûle et risque d’embraser la plaine laissent perplexe. La peur a–t-elle changée de camp ?

 Libérer la parole : quand la nuit s’agite pour réveiller un jour silencieux 

Le deuxième point de cristallisation des dissensions et différences entre le jour et la nuit peut se résumer à la parole. En effet, c’est par la parole que la reconquête du champ politique s’opère et déconcerte la frange des politiques traditionnels. La Place de la République bourdonne d’assemblées générales, de chants, de musique, d’émissions de radio et de télévision citoyennes, ouvertes à tous. Une autre façon de briser l’ordre établi qui consacre une poignée d’experts, se relayant traditionnellement pour parler de concert sur toutes les chaînes et à travers tous les médias (ou presque) du pays. Tant et si bien qu’on finit par entendre qu’il ne faut pas qu’il y ait « de dictature de la minorité dans notre pays » (Bruno Le Maire, France Inter, 11 avril 2016). Belle avancée, belle prise de conscience. C’est bien cela que revendique Nuit Debout, entre autres. Mais les propos de B. Le Maire pourraient tromper plus d’une personne. Libérer la parole, l’offrir à quiconque, se trouver un parmi des millions, et non pas un au-dessus de milliers, c’est cela la dictature de la minorité ?

Les assemblées générales qui se multiplient offrent la parole au premier venu, brisent les codes de la bien-pensance et du politiquement correct, remettent en cause l’hégémonie culturelle d’une poignée de « sachants ». Dernière tâche d’encre symbolique en date, l’éloignement de Finkielkraut de la Place de la République (samedi 16 avril) dont la supposée violence sert de démonstration à une prétendue confiscation de la parole et du lieu par les acteurs de Nuit Debout. Faut-il rappeler qu’Alain Finkielkraut est présent sur la scène médiatique et publique française depuis 1968 ? On peut ainsi également voir à travers cet épisode la reconquête symbolique de la parole citoyenne, des mains d’une personnalité qui incarne somme toute la confiscation réelle et permanente de la parole publique depuis bientôt 50 ans. Pour s’opposer à ces modes de confiscation de la parole publique, Nuit Debout, (et ce n’est certes pas une innovation) entend mettre en œuvre des assemblées générales ouvertes et accessibles à tous, sans distinction de statut, de profession, d’âge qui placerait un leader au-dessus des autres. Cette volonté d’horizontalisation traduit donc bien ce qui distingue la nuit debout du jour muselé : la manière d’user de la parole et de la confier.

Occuper l’espace public : quand la nuit veille et réveille un jour léthargique 

Enfin, principale cible des attaques et des critiques, objet de tous les débats et controverses : l’occupation de la Place de la République et à travers elle de toutes les places de France, pose la question de la conquête de l’espace public. C’est ici le paroxysme du symbolique et de la dualité entre le jour et la nuit. La formule désormais consacrée de « privatisation de l’espace public » (propos récurrent d’Anne Hidalgo, maire de Paris depuis le 31 mars 2016) fait office de slogan dans la tentative de décrédibilisation et de démantèlement du mouvement Nuit Debout. Faut-il rappeler les régulières privatisations temporaires d’espaces publics parisiens lors d’évènements sportifs et culturels à des fins économiques ? Nous citerons ici le dernier dossier controversé de la « fan zone », espace qui réunira les supporters lors des matchs de l’Euro 2016 sur le Champ de Mars, et qui sera géré par Lagardère Sports, lequel devrait empocher 150 000 euros de redevance. Nuit Debout, bousculant les codes et l’ordre établit revendique le cœur des villes et la parole au peuple par le retour symbolique de l’Agora et du Forum soustraits à l’intérêt financier.  Lieux de rassemblements politiques dans la Grèce et la Rome antique, point névralgique et composante essentielle du concept de Polis (ville), Aristote lui-même traitait de barbares noncivilisés ceux qui ne disposaient pas d’Agora dans leurs villes.

Cette réappropriation symbolique du territoire cristallise elle aussi la dualité des visions. Quand Nuit Debout réclame à l’Hôtel de Ville des toilettes publiques et un meilleur éclairage pour faire de cette place un lieu de vie décent, la porte-parole des Républicains rétorque que cette place « monopolise beaucoup trop d’énergie, que ce soit des forces de l’ordre ou des services de la propreté » (Brigitte Kuster, source AFP, 19 avril 2016). Contrairement à ce que prétend Luc Gwiazdzinski, la vocation du mouvement n’est pas celle d’un urbanisme temporaire qui correspondrait à la volonté administrative et politique de revendications toujours bien contrôlées, mais vise à la réappropriation durable des lieux. Nous en voulons pour preuve la tentative d’installation symbolique d’un potager déclarant effrontément que sous le béton lisse et froid de l’urbanisme moderne se trouve la terre et la vie. Aussitôt installé, aussitôt détruit. Faut-il y voir une dégradation de l’espace public ou une nouvelle forme de revendication ? Enfin, paroxysme symbolique de la réappropriation de l’espace public par le mouvement : le concert offert mercredi 20 avril au soir Place de la République. La symphonie du Nouveau Monde (Dvorak) jouée par de parfaits inconnus pour de parfaits inconnus sur une place noire de monde. Une demi-heure de temps suspendu dans la nuit, un pied de nez aux détracteurs du mouvement. Où sont les casseurs, où sont les ignares, les indigents et les marginaux dépeints par l’opposition ?

De cette opposition doit naître un jour nouveau  

Considérant les propos de Luc Gwiazdzinski, il semble évident qu’au regard des déclarations récurrentes d’hommes et de femmes politiques, porte-paroles de partis « traditionnels », partisans de l’ordre politico-financier établi, la compréhension du mouvement ne soit pas chose facile voire même désirée ou souhaitable. En cause, semble-til, des grilles de lectures et des mécanismes de pensée et d’action tout à fait opposés. Pour autant, il s’agit de défendre une vision du mouvement Nuit Debout non pas « hors du champ politique », mais revendiquant au contraire la reconquête de celui-ci par la libération de la parole par tous et pour tous, hors du champ politique traditionnel confisqué par une frange d’ « experts » donc. Cette reconquête passe ainsi par la réinvention, non pas d’un urbanisme temporaire comme le souhaiteraient nombre de politiciens traditionnalistes, mais d’occupation permanente de l’espace public.  Il s’agit d’assumer cette opposition entre jour et nuit, d’en avoir conscience, d’affirmer que sa vocation première sera de faire bouger les lignes, les codes établis, de décoloniser les imaginaires politiques. Et c’est la force de Nuit Debout. Reprenant les mots de Yasmina Khadra : « Ressaisis-toi bonhomme. Il n’y a qu’un seul Dieu sur terre et c’est toi. Si le monde ne te convient pas, réinventes-en un autre, et ne laisse aucun chagrin te faire descendre de ton nuage. » Ainsi ils, vous, nous pourrons, comme le soleil qui au milieu de la nuit prépare l’aurore du jour à venir, trouver en nous et en Nuit Debout ce qui fera lever sur notre société l’aurore d’un nouveau jour. C’est ce que le jour devra à la nuit. Debout !

Manon DERVIN


 1 Docteur en Géographie, chercheur à l’Université de Grenoble sur la ville, l’innovation urbaine, la question du temps et des mobilités. Article dans La Croix, 6 avril 2016.

 2 Benjamin R. Barber, The death of Communal Liberty : A history of freedom in a Swiss Moutain canton, Princeton, 1974

 

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