Worksim : Marché du travail et modélisation des comportements humains

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Le projet de loi de destruction du Code du travail fait surgir de nombreuses critiques de tous les bords de la société. Tantôt pour tantôt contre, on observe aussi ce soutien ou cette opposition dans le secteur de la recherche. Jean Daniel Kant, Gérard Ballot et Olivier Goudet se sont penchés sur la question du marché du travail et de sa forme en tentant de modéliser ce dernier. Mais que veut dire modéliser le marché du travail ? Quelles variables prendre en compte ? Selon quelles modalités? Un ensemble de questions se posent alors et nous allons tenter d’apporter quelques éléments de réponses.

De quoi s’agit-il ? Selon les données du site consacré à ce travail, ce projet regroupe trois chercheurs, deux informaticiens et un économiste, qui ont créé un logiciel de simulation de ce qu’il nomme le marché du travail. À travers un modèle qui simule le marché du travail à l’échelle 1/4700, ils tentent d’analyser différentes problématiques dues à la mise en place de nouvelles réformes comme le contrat de génération et la loi El-Khomri. Deux analyses, l’une sur l’arbitrage CDD/CDI et sur le marché du travail français1, sont aussi disponibles sur le site.

«  Il utilise des techniques issues de l’intelligence artificielle, les systèmes multi-agents, composés d’agents logiciels en interaction qui visent à mimer les comportements des agents économiques. Nous nous inspirons de l’analyse microéconomique la plus récente tout en prenant compte du fait que la rationalité est limitée sur un marché très complexe »2. C’est mots pour mots ce que l’on peut trouver dans le descriptif du projet sur le site.

Quelques clefs de lecture

La démarche qui va être menée dans ce papier ne doit pas s’apparenter à une tentative d’exécution sur place publique ou à un rejet pur et simple de cette forme d’économie. Même s’il s’agirait d’un travail des plus réjouissant, ça n’aurait au final pas grand intérêt. Il va plutôt s’agir de confronter ce travail aux travaux de I. Lakatos et K. Popper sur l’épistémologie des sciences. Le réfutationnisme (sophistiqué ou non) de ces deux auteurs est à la base de la définition de la démarche scientifique. Lorsque l’un, Karl Popper, définissait une proposition scientifique comme réfutable et non encore réfutée, et non une proposition vérifiée, l’autre nous apporte l’idée selon laquelle tout programme de recherche scientifique fonctionne avec un noyau dur et d’une ceinture protectrice d’hypothèses auxiliaires. En somme, une proposition doit être réfutable et non encore réfutée pour être considérée comme scientifique. Mais l’égo des scientifiques les amène à définir des stratégies immunisantes. En effet, le programme de recherche sera alors caractérisé par une heuristique positive et une heuristique négative déterminant ce qui est de l’ordre du discutable, critiquable et réfutable de ce qui ne l’est pas ou plus.

Ces quelques précisions faites nous pouvons entrer dans le cœur du sujet le projet Worksim. Si l’on observe la construction théorique de ce travail, on peut s’intéresser aux points suivants: la présence d’un marché du travail, les individus ont un libre arbitre et peuvent décider à chaque moment de changer d’état, ou pour le dire autrement ils peuvent faire un arbitrage instantané entre le travail et le chômage , ils ont des limites cognitives, mais choisissent tout de même de manière rationnelle, l’information est disponible, mais limitée. La théorie du JobSearch3 est mobilisée ici.

Et c’est là que le bât blesse. Dans cet ensemble d’hypothèse, il existe ce que nous appellerons les hypothèses fondamentales du modèle et les hypothèses auxiliaires. Ce premier corpus d’hypothèses correspond notamment à la rationalité de l’individu. En effet, même s’il est précisé que l’individu à des limites cognitives il choisit toujours ses actions de manière rationnelle. Et la rationalité, dans sa forme la plus pure, s’entend en économie comme un calcul de maximisation inter-temporelle d’une certaine fonction d’utilité prise comme indicatrice du bien-être de l’individu. L’individu cherche à choisir la situation parmi l’ensemble des situations possibles qui lui procurent le bien-être le plus important. Dans le cadre de ce travail, plusieurs choses sont remises en question. Les capacités cognitives de l’individu qui n’est plus vu comme un être omniscient, mais comme un individu limité, ce qui est sans aucun doute plus cohérent. Néanmoins, la décision de l’individu reste le fruit d’une même démarche, amputée de son information parfaite.

L’idée qu’il existe aussi un « marché du travail » est admise. Considérant le travail comme une marchandise lambda, présent sur un marché où l’offre et la demande se rencontrent, déterminant le salaire réel puisque des biens s’échangent contre des biens. Dans cette optique, les salariés sont embauchés moyennant un salaire. Dans un second temps, les salariés se retrouvent subordonnés à l’employeur, mais suivent des intérêts différents de celui-ci. Et ce conflit ne se règle pas dans le cadre du marché, mais bien grâce à un « ensemble de dispositifs juridiques, institutionnels et organisationnels »4. Les travaux de Robert Boyer sont très parlants, à cet égard : «Les dispositifs de contrôle et d’incitation au travail au sein de l’entreprise deviennent si déterminants dans les économies contemporaines que la composante marché du travail s’en trouve affectée […] Dès lors, la spécificité du travail conduit à la notion de relation salariale qui décrit les modalités selon lesquelles chaque entreprise gère les composantes du travail ». In fine, l’ensemble de ces problématiques et la spécificité même de la notion de travail nous amènent à privilégier la notion de rapport salarial qui prendrait en compte l’ensemble des dispositifs nécessaires à la relation de travail subordonnée.

Nous restons donc, en substance, dans un cadre théorique très mainstream, aux abords de la théorie néoclassique et de l’information imparfaite. L’individu calcule tout et toujours même s’il se trouve limité. Ce dernier peut associer une utilité à chaque chose, et chaque chose à une utilité. L’utilité fait d’ailleurs force de loi pour penser la valeur.

De la même manière, on donne une capacité d’action très importante et un libre arbitre sans concession permettant une réactivité accrue du modèle. L’économie s’entend alors comme un rouage bien huilé où la modification de paramètres entraîne des réactions évidentes et déterminées.

Les critiques ne sont pas exhaustives et n’ont pas vocation à l’être. Vous trouverez toutefois sur la plateforme commune des échos aux propos tenus dans ce papier, des critiques complémentaires, mais aussi et surtout des alternatives à cette vision du monde.

Modèle de la « Terre plate » : pour une rupture théorique profonde

Vous l’avez compris, nous ne sommes pas en accord avec ce corpus théorique. Dans un article prochain sur les travaux originaux de Keynes nous reviendrons sur cette théorie de l’action basée sur la rationalité calculatoire pour la critiquer et proposer d’autres manières de voir. En effet, il s’agit bien d’une manière de penser l’action de l’homme et la société dans son ensemble. Nous avons bien affaire à des modèles qui ne se veulent pas représentatifs de la société. Mais encore faut-il qu’ils restent crédibles. De la même manière qu’il est possible de construire un modèle dont les hypothèses semblent cohérentes, il serait possible de créer un modèle dans lequel la terre est plate ou encore un autre, inspiré de la cosmogonie hindou ( la terre repose sur quatre éléphants qui reposent eux-mêmes sur une tortue géante). Il ne s’agit pas de dire si ces propositions sont vraies, mais elles ont été scientifiquement invalidées.

Nous remettons en cause d’hypothèse de rationalité de l’individu. Modifier les conditions de cette rationalité ne permet pas de la remettre en cause. Nous plaidons pour une sortie du cadre et pas seulement une transformation à la marge de celui-ci. Encore une fois, les travaux de J.M Keynes notamment, mais pas seulement, permettent d’entrevoir des logiques à l’œuvre tout autres en ce qui concerne la prise de décision. La conception substantielle de la valeur qu’est l’utilité trouve de nombreuses critiques comme chez d’André Orléan5 , sur les marchés financiers notamment.

La critique du projet de loi El-Khomri, et même si le pluralisme de la pensée et la vivacité des débats scientifiques en sont dépendants, ne peut pas et ne doit pas passer exclusivement par la critique des hypothèses auxiliaires, mais bien par une remise en cause du cadre théorique de la réflexion. La critique de l’idée de marché du travail, de la rationalité calculatoire, de l’utilité est nécessaire et doit amener à une remise en cause et à une mise au placard de ces hypothèses aux profits de travaux prenants en compte notamment les désirs et les passions de l’homme.

Alexis Jeamet

Illustration: Ralph Steadman, « La ferme des animaux »

1Il faudra faire un petit effort de lecture en anglais pour comprendre ces travaux.

2On trouve cette citation dans l’onglet descriptif du site.

3Dans cette approche, le chômage peut être « volontaire ». On considère qu’il est possible que le chômeur ait des prétentions de rémunération ou de droit du travail trop élevé et que c’est donc pour cela qu’il ne trouve pas d’emploi. La démarche à suivre consiste alors en l’augmentation du coût de recherche d’emploi pour diminuer le chômage. Intéressant… Vous trouvez une définition plutôt claire de cette approche sur le site d’alternative économique

4 Boyer Robert, Économie politique des capitalismes : Théorie de la régulation et des crises, Paris: La découverte collection Grands Repères 2015, 376 p

5 Orléan André, Le pouvoir de la finance, Paris : Odile Jacob, 1999, 277 p

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