Soumission ou rébellion

Cercle noir - Malevitch

 

La journée du 28 avril marquait une nouvelle étape dans l’évolution du dispositif répressif de l’État. Le message était clair, tant dans la démesure totale des moyens utilisés que dans le discours du gouvernement. Il fallait y être pour prendre conscience de ce qu’est aujourd’hui la violence d’État : manifestations légales coupées par une présence policière impressionnante, provocations d’affrontements, charges de CRS, ratonnades de la BAC, manifestants frappés au hasard ou maintenus au sol avec genou contre tête, multiplication des rafles, camions anti-émeutes, tirs de flash-ball, lancés massifs de grenades lacrymogènes et assourdissantes à Nation puis à République à Paris, mais aussi dans d’autres villes de France. Et puis, pour finir, le réhabillage symbolique du tout par le gouvernement en violences de « casseurs extrémistes » – repris en cœur par les grands médias dans le genre « quel est le profil des casseurs ? »[1]. Difficile, après ça, d’entretenir encore la moindre illusion sur la « démocratie » que les politiciens – que l’on pourrait, pour le coup, qualifier de casseurs extrémistes – veulent nous vendre.

Un tel dispositif traduit une incapacité de l’ordre stato-capitaliste à faire face aux nouvelles formes de la contestation populaire – nouvelles formes qui, par ailleurs, font tout pour se joindre aux formes traditionnelles. La violence est donc l’outil privilégié par le gouvernement pour éteindre cette contestation. Mais celle-ci a des racines profondes et constitue probablement une première étape vers une contestation d’échelle macrosociale. Car comme le faisait récemment remarquer Francois Cusset, pour la première fois depuis longtemps, les circonstances objectives pour un soulèvement généralisé commencent à être en présence. Ces circonstances objectives vont encore devoir être saisies par les subjectivités individuelles pour faire leur effet ; s’il va de soi que la révolution n’est pas pour tout de suite, il est cependant clair que la bataille a commencé et que son grondement se fait entendre.

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L’essentiel, c’est ce qui nous met en mouvement. Il nous faut dire avec clarté ce qui nous fait occuper des places, réfléchir, débattre, chanter et, de là, mener des actions pour mettre des grains de sable partout où nous le pouvons – en attendant que la machine se grippe définitivement et qu’un jour nouveau émerge. Ce qui nous met en mouvement, c’est la colère, et c’est l’espoir. Il nous faut penser notre colère avec rigueur, et en tirer toutes les conséquences en termes d’objectifs politiques concrets. Et porter ces objectifs avec détermination, en tant que mouvement destituantinstituant, nouvelle opposition extra-parlementaire à un système entré en phase de décomposition.

 

La coalition des colères

Loin des caricatures qui sont faites du mouvement Nuit debout, alternativement repeint en crise d’adolescence d’une jeunesse dorée boboïsante ou en éruction sauvage de groupuscules d’extrême-gauche, nous sommes au contraire épars et divers. Nous sommes des citoyens révoltés par la société qui nous est proposée, et ce de manières très différentes.

Pour certains, déjà précaires, c’est la promesse d’une exploitation accrue au travail ; c’est l’humiliation que représente l’alternative brutale entre dépérissement matériel lié au chômage et l’absurdité d’occuper un emploi vide de sens à seul but de profit. Pour d’autres, c’est le spectacle affligeant d’une élite politique, économique et médiatique en totale déconnexion d’avec le quotidien pourri de millions de Français ; c’est le sang versé en notre nom et en celui de la liberté aux quatre coins du Monde.

Pour d’autres encore, c’est le désastre annoncé d’une société qui s’enfonce toute entière dans l’abîme écologique sans même s’en apercevoir ; c’est l’écrasante majorité des victimes et des auteurs d’actes pénalement répréhensibles issus des classes populaires et des milieux les plus appauvris ; c’est la prise de conscience que cet appauvrissement est notamment lié à la domination de la finance dans l’économie. Bref, les motifs objectifs de contestation sont infinis.

Nuit debout

Les colères sont nombreuses, mais elles sont fragmentées, et les luttes locales et partielles qu’elles ont fait naître le sont tout autant. Il est pourtant de notre devoir de collecter ces colères fragmentées, de les lister, et de les penser conjointement pour les mettre en cohérence. Et apercevoir la contestation d’ensemble qu’une telle collecte fait nécessairement naître. Seule une telle entreprise est à même d’assembler la diversité de nos colères et d’identifier notre adversaire commun : le capitalisme, ses structures sociales et la violence institutionnalisée qu’elles répandent à grande échelle dans la société et dans le monde.

Car c’est lui le principe actif, dénominateur commun de tous nos maux, de toutes nos colères. C’est cela que nous devons expliquer inlassablement à ceux qui affichent de l’indifférence ou du mépris à notre égard : tout nos maux sont liés, parce qu’il n’y a pas d’hypertrophie de la sphère financière sans organisation capitaliste du travail, il n’y a pas de délocalisations sans autorisation légale de l’État bourgeois, il n’y a pas de catastrophe écologique sans impérialisme marchand, etc. Le problème qui nous est posé dépasse donc chacun de ces phénomènes particuliers, puisqu’il tient au cadre qui les rend possible. Il faut donc plus que jamais faire voir le cadre pour le détruire.

 

L’affirmation des espoirs

Mais l’identification de nos communs ne parviendra pas seule à mettre en mouvement le plus grand nombre qui, pour l’instant, n’est pas encore avec nous. Il nous faut lier ces colères à un espoir concret. Nous avons donc le devoir de réfléchir, de parler, encore et encore, de lire de la théorie, de s’enseigner des luttes et des expériences passées, ici et ailleurs, pour travailler à des propositions politiques ayant des objectifs concrets. Seuls ceux-là pourront amplifier le mouvement et l’empuissantiser.

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Pourquoi ne pas commencer par créer au sein de la Nuit debout une commission politique structurelle, unique, chargée de collecter les propositions des différentes commissions thématiques, en coopération avec la commission action et sous le contrôle de l’Assemblée populaire? Il faut, dans l’inévitable processus d’institutionnalisation de tout mouvement, prendre gare à combiner deux éléments : l’ouverture permanente des institutions et l’efficacité de leur fonctionnement. Le premier élément, qui vise à maintenir en toute situation le souffle insurrectionnel est absolument primordial si la Nuit debout ne souhaite pas finir mal, c’est-à-dire comme un Podemos à la française. Autrement dit : comme un parti classique, avec un leader classique, parfaitement inséré dans le cadre qu’il prétendait pourtant vouloir remettre en cause, c’est-à-dire dans les dispositifs foireux de la démocratie bourgeoise.

De la même manière que l’on aura assemblé les colères, on pourra collecter les espoirs. Cela fait des années, voire parfois des siècles, que des alternatives existent, tant sur le terrain que sur papier. Il est temps de les mettre en cohérence, et d’adresser chacune des questions civilisationnelles que pose le capitalisme. On peut déjà lister certaines grandes propositions qui ne cessent de revenir ces temps-ci :

• Salaire à vie ou d’un revenu social universel, avec extension du partage du temps de travail. Cela implique l’abolition du marché du travail, et ainsi de l’emploi et du chômage.

• Nouvelle organisation horizontale de l’économie : refondation démocratique de tous les collectifs de production et co-propriété d’usage des moyens de production par les travailleurs (autogestion). Cela implique l’abolition de la propriété privée des moyens de production.

• Sortir du marché et de la pratique capitaliste de la valeur économique. Combiner autogestion avec planification démocratique et écologique.

• Démondialisation économique et financière, alter-mondialisation dans les autres domaines (culturel, universitaire, etc.). Avec son corollaire : relocalisation de l’activité.

• Effacement unilatéral de toute la dette publique française et réarmement de la politique monétaire. Effacement des dettes privées des ménages français.

• Abolition de la République bourgeoise et fondation d’un nouveau régime politique, la République sociale, qui garantira l’exercice d’une démocratie réelle, c’est-à-dire : aussi directe que possible, permanente et populaire.

La route est certainement longue jusqu’à la réalisation effective de ces objectifs. Mais ceux-ci auront le mérite d’être enfin clairement affirmés, et ainsi d’infuser une ardeur nouvelle dans toutes les strates des populations subalternes. En attendant, il nous faudra nous donner des objectifs intermédiaires, à commencer par la loi « travail », par exemple dans la logique d’un mouvement « télescopique » comme le propose Frédéric Lordon.

 

Soumission ou rébellion

Et contre tous les sceptiques et autres champions de prospective qui voient la société comme quelque chose d’extraordinairement statique et qui nous diront d’emblée « mais tout ceci est impossible ! », il faut affirmer que, par définition, les choses ne sont pas figées : au contraire, elles bougent. Et à moins d’adhérer aux fumisteries qui imaginent une « fin de l’histoire », il nous paraît évident que l’histoire fait son chemin. Car les sociétés changent, évoluent au fil du temps, selon les actions des hommes et des femmes qui la composent. Des civilisations se sont effondrées alors qu’elles se pensaient éternelles, et notre modernité orgueilleuse ne saurait nous prémunir contre ce type de possibilités bien réel[2].

Contre le travail idéologique permanent opéré par le capitalisme pour naturaliser l’état actuel des choses, il faut au contraire s’employer à voir ces choses de manière dynamique, et savoir que le changement, comme l’effondrement, est toujours possible. Qu’hier était différent et que, lorsque nous aurons passé la nuit, demain le sera aussi. À nous d’être l’aurore !

Le peuple français n’est pas aussi endormi qu’on le dit. Mais nous devons comme toujours nous poser la question des conditions de possibilité d’un éveil et d’une mise en mouvement des corps et des esprits. Il faut pour cela s’imaginer, d’une manière qui peut sembler assez abstraite, que les hommes et les femmes qui composent la société ont en eux une sorte de « balance affective »[3] quant à l’ordre institutionnel dans lequel ils sont pris : une balance entre la soumission à l’ordre et la rébellion contre l’ordre.

La plupart du temps, les individus vont dans le sens de la reproduction des structures sociales qui soutiennent l’ordre, et la balance pèse du côté de la soumission ; mais, quand leurs conditions matérielles d’existence sont directement menacées, la balance penche de l’autre côté, c’est-à-dire dans le sens d’une remise en cause totale des structures. Affects de reproduction ou affects de sédition.

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L’ordre règne, comme tout Souverain, à la peur et à la joie. Mais, fait incroyable, le capitalisme néolibéral scie la branche sur laquelle il est assis, et pas seulement en expulsant chaque jour hors de l’emploi des milliers de français. Il est en train de détruire la sécurité sociale, le code du travail et bien d’autres choses encore au nom de la « flexibilité » et de l’ « assainissement des finances publiques ». Il est en fait en train de détruire les bases, héritées de l’après-guerre, sur lesquelles reposait sa viabilité de long terme. Et, privant les salariés des affects joyeux liés à la sécurité matérielle, il ne peut plus gouverner que par la peur. Qui engendre le mécontentement et la colère, et rassemble les hommes dans un affect commun de sédition.

Pour que la majorité bascule de notre côté – non pas dans les fantasmes d’opinion qui n’amusent plus que les journalistes et les crétins mais réellement, c’est-à-dire sur le terrain –, il faut qu’elle passe ce seuil critique, ce moment où l’indignation est telle que l’alternative n’est plus que celle-ci : se lever et agir pour des espoirs concrets, ou se coucher et continuer à se faire marcher sur la gueule. À nous de continuer le début.

 Sebastian Bellocq

Illustration: Paul Klee, « Pyramide » (1932)

 

[1] À croire que je ne suis pas le seul à avoir trouvé ce titre scandaleux, puisqu’il a été changé.

[2] Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Éditions du Seuil, Paris, 2015.

[3] Frédéric Lordon, La société des affects. Pour un structuralisme des passions, Éditions du Seuil, Paris, 2013.

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