S’indigner pour transformer. De l’incapacité discursive et stratégique de Jean-Luc Mélenchon

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La philosophe Chantal Mouffe, auteure d’Hégémonie et stratégie socialiste et de L’illusion du consensus, s’exprimait récemment sur la nécessité pour un mouvement spontané tel que Nuit debout d’adopter une organisation plus verticale pour être en mesure de transformer le réel. Elle appelle à l’institutionnalisation du mouvement à travers la mise en place d’un réel populisme de gauche, résultat d’une synergie entre un parti politique et un mouvement social, et mobilisant une nouvelle opposition : ceux du haut contre ceux du bas. Elle déclarait ainsi : « En France, ce populisme de gauche pourrait être incarné par la jonction entre des mouvements comme Nuit debout et le projet politique de Jean-Luc Mélenchon » 1.

Proche des fondateurs du parti Podemos en Espagne, elle revient sur l’expérience des Indignés de 2011 (le 15M) où pour la première fois le discours rompait avec la dichotomie droite-gauche au profit d’une nouvelle catégorie : élite contre peuple. Le 15M débordait ainsi les cadres traditionnels de compréhension du politique ouvrant alors de nouvelles possibilités pour les forces de gauche dans le champ politique. Podemos a su moduler ce discours pour créer un parti réellement capable de remporter des élections. Pour ses militants, le parti rompait ainsi avec « l’hystérisme » de la gauche critique traditionnelle, hystérisme au sens Lacanien du terme, compris comme « le désir de maintenir ses désirs insatisfaits ». Un militant expliquait ainsi que cette gauche classique était représentée par « des gens qui se sont socialisés dans la défaite et qui se reconnaissent et se créent une identité uniquement à partir de cette défaite », à ses yeux le mouvement des Indignés représentait un « mouvement d’élargissement du possible » rompant avec cet hystérisme.

En France, le mouvement Nuit debout suscite de nombreuses réactions, notamment sur son après. Si, comme le défend Chantal Mouffe, la contestation sans organisation est inefficace, quelle forme doit prendre cette organisation ? Est-il possible à partir d’un mouvement citoyen spontané, basiste, horizontaliste, de créer une force politique qui, sans trahir cet esprit, soit en mesure d’arriver au pouvoir ? Si oui, quelle force politique pourrait être capable de se nourrir de ce mouvement pour en devenir l’une des expressions ? Bien que partageant l’idée de Chantal Mouffe de la nécessaire mise en place d’un populisme de gauche, nous soulignerons pourtant, à travers cet article, nos doutes concernant la capacité de Jean-Luc Mélenchon à articuler son projet politique à ce mouvement.

De Gramsci à Laclau : articulations entre mouvement social et force politique

Une première piste pour envisager cette articulation entre mouvement social et force politique peut se trouver chez Antonio Gramsci. Il est envisagé par certains théoriciens des mouvements sociaux comme un auteur marxiste-léniniste dépassé dont la pensée ne serait pas capable de comprendre ces nouvelles formes de protestation basées sur une organisation horizontale et refusant toute forme de représentation politique. Pour ses détracteurs, la dynamique de ces mouvements repose sur les pluralités des sujets en lutte et non pas sur un « sujet révolutionnaire particulier »2.

Pour d’autres, la pensée gramscienne est, au contraire, envisagée comme un outil indispensable pour analyser la capacité de ces nouveaux mouvements sociaux à devenir des sujets capables de réel changement politique. Il s’agit d’imaginer des sujets politiques capables d’effectuer le passage d’une guerre de position culturelle, représentée par les mouvements sociaux, à une guerre de mouvement politique3. Il serait donc possible de dépasser la dichotomie pouvoir-contestation si un sujet politique, envisagé comme un « nouveau Prince », pour reprendre les mots de Riccardo Ciavolella, émergeait en se nourrissant de ces mouvements spontanés – un « nouveau Prince » capable de créer une volonté populaire et collective en organisant la pluralité des sujets4.

En Espagne, Podemos a-t-il réussi à devenir ce « nouveau Prince » ? Adoptant une stratégie populiste avec un leader fort et une organisation verticale, le parti ne peut pas être considéré comme la voix ou la représentation de l’indignation exprimée en 2011. Néanmoins, Podemos s’est nourri et a bâti sa stratégie à partir du discours contre-hégémonique développé par les Indignés qui bâtissaient un nouveau sens commun. Podemos représente en cela l’une des expressions du 15M, un exemple de jonction réussi entre mouvement spontané et projet politique. Íñigo Errejón, secrétaire politique de Podemos, expliquait ainsi «ce discours, ce sentiment qui se déploie, s’est montré, précisément pour sa lecture politique et son attention à l’hégémonie, un bien meilleur chemin de transformation que les principes moralisants et esthétiquement satisfaisants de la gauche traditionnelle. Les pouvoirs dominants l’ont également compris, puisqu’ils nous harcèlent pour nous enfermer dans d’étroites étiquettes5.

Quelle stratégie doit adopter une force politique pour réussir à effectuer cette jonction ? Jorge Lago, service culturel de Podemos, à partir du concept de « chaîne d’équivalence » élaboré par Ernesto Laclau, nous offre une deuxième piste pour envisager cette articulation. Ce concept a été élaboré par l’auteur pour expliquer comment l’émergence d’un projet politique – un populisme de gauche selon sa préférence – était possible à partir de la mise en équivalence de différentes insatisfactions sociales. Laclau explique ainsi qu’à partir de différentes revendications, une « chaîne d’équivalence » émerge, permettant d’unifier ces demandes et de déboucher sur un projet politique. Pour Jorge Lago, la clé de l’articulation entre mouvements politiques et mouvements sociaux se trouve dans ce rapport de mise en équivalence des demandes de la société civile. Comment se réalise cette mise en équivalence ? Par le « débordement de manière très claire du caractère concret de chaque lutte : les médecins, les infirmières, les pompiers, les professeurs doivent voir dans une force politique la représentation de leurs demandes, même si leurs demandes ne sont pas contenues dans cette force concrètement mais, d’une manière ou d’une autre, sont transférées en termes d’espoir, etc. ».

Pour illustrer son propos, Jorge Lago propose l’exemple de la maire de Barcelone, Ada Colau, élue en Mai 2015, connue pour son engagement dans divers mouvements sociaux (anti-globalisation, défense du droit au logement, création d’une plateforme pour aider les victimes du crédit hypothécaire). Ada Colau a réussi à représenter la chaîne d’équivalence de différentes luttes tout en perdant le caractère concret de chacune, « ce débordement de chaque lutte a permis de créer une sorte de « signifiant vide » comme dit Ernesto Laclau, à partir du visage d’Ada Colau ». Pour effectuer ce lien entre projet politique et mouvements sociaux il s’agirait donc de se référer à l’ensemble, de dépasser le caractère concret des luttes particulières pour les rendre universalisables.

Jean-Luc Mélenchon : l’impossible mise en place d’un populisme de gauche

En France, quelle force politique serait capable d’effectuer ce travail d’universalisation? Qui pourrait devenir le « nouveau Prince » ? Chantal Mouffe dit voir en Jean Luc Mélenchon la seule personne aujourd’hui en mesure de devenir l’une des expressions du mouvement Nuit Debout, à travers la mise en place d’un populisme de gauche qu’elle appelle de ses vœux. Observant l’incapacité discursive de la social-démocratie et de la droite françaises face à Marine Le Pen, on discerne une fenêtre d’opportunités pour la création d’un tel populisme.

Pour autant, Jean-Luc Mélenchon s’est révélé jusque-là incapable d’occuper cet espace, restant jusqu’il y a peu fortement attaché au répertoire traditionnel de la gauche historique, d’abord en scandant en 2012 à la Bastille que lui et ses électeurs étaient « le drapeau rouge et le rouge du drapeau » ou ensuite en essayant d’incarner « l’opposition de gauche », sans essayer de conquérir un réel soutien populaire, une majorité sociale. Une autre des raisons de cet échec peut se trouver dans la stratégie de condamnation morale du Front National adoptée par cette gauche critique. Comme le souligne Chantal Mouffe, pour lutter contre le populisme de droite, il faut, non pas se situer du côté de cette dénonciation morale, mais mobiliser les affects pour créer un nouvel ennemi commun, qui ne soit pas l’immigré.

Malgré ces erreurs stratégiques depuis 2012, il est vrai que Jean-Luc Mélenchon semble avoir, au moins en partie, compris cette logique populiste, notamment en menant une campagne plus épurée, abandonnant un certain nombre de symboles, de slogans ou couleurs traditionnelles, s’inspirant du design du site de Bernie Sanders, finissant par accepter la personnalisation de la vie politique, chose violemment rejetée par la gauche traditionnelle et pourtant essentielle dans une stratégie populiste où l’on accepte d’abandonner le tout rationnel et l’on s’attelle à mobiliser les affects, ou encore en imitant certaines stratégies de Podemos, et se présentant comme le candidat du « peuple » contre la « caste » (sans cependant réussir à réellement définir un ennemi, si ce n’est la «misère»6). Mais ses réactions face à Nuit Debout, s’envisageant comme le « débouché » naturel de ce mouvement, montre qu’il ne semble pas avoir compris qu’il doit être capable de rassembler au-delà des militants traditionnels de gauche. La Nuit debout souhaite construire quelque chose de neuf, aller au-delà des répertoires d’action de la gauche traditionnelle.

Pour représenter une réelle force politique Jean-Luc Mélenchon devrait faire un travail de traduction de son discours mais son identité et son passé pourraient certainement constituer un frein au dépassement de son identité d’ «extrême-gauche ». Lorsqu’il est interrogé sur le sujet on sent bien que l’homme se rêve un destin similaire à ceux de Bernie Sanders ou encore de Jeremy Corbyn, rappelant à l’envie leur passé de vieux politiciens ayant malgré tout réussi à fédérer autour de leur personne des mouvements populistes mobilisant la jeunesse de leur pays. Mais Jean-Luc Mélenchon semble oublier un peu vite qu’au moment de leur émergence, malgré leur long parcours politique, ces personnes étaient inconnues, et n’étaient donc pas insérés dans les configurations des identités collectives, possédant ainsi un potentiel de développement d’une stratégie populiste et incarner le nouveau évoqué précédemment. On pourrait même faire remarquer que Jean-Luc Mélenchon a déjà connu une situation similaire, en 2012, tentative gâchée où sa stratégie de Front de Gauche l’a durablement inscrit dans le coin gauche des identités collectives, position qu’il est désormais difficile (voire impossible) à surmonter. Face à ce constat il est possible de se demander si sa présence sur la scène politique, en essayant d’occuper un espace que sa personne même empêche, ne bouchonne pas la possibilité d’émergence d’autres forces politiques alternatives ?

Laura Chazel et Théo Saint-Jalm

Illustration: Rassemblement Jean-Luc Mélenchon, 18 mars 2012

1  Entretien de Chantal Mouffe par Sonya Faure et et Anastasia Vécrin, Libération, 15 avril 2016

2  Ciavolella Riccardo, « Un nouveau prince au-delà des antinomies : lectures de Gramsci dans les mouvements sociaux contemporains », Actuel Marx 2015/1 (n°57), p.112-124

3  Rehmann Jan, « Occupy Wall Street and the Question of Hegemony : A Gramscian Analysis », Socialism and Democracy, vol. 27, n° 1, 2013

4  Ciavolella Riccardo, Op. cit.

5  Errejón Íñigo, “Podemos a mitad de camino”, www.ctxt.es, 23 avril 2016, traduit de l’espagnol pour le site Ballast (http://www.revue-ballast.fr/)

6  Annonce de sa candidature à l’élection présidentielle au journal de TF1, Mars 2016

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