L’indétermination, matrice du politique (1/4)

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Cet article est le premier d’une série de quatre articles autour de mes recherches en philosophie politique sur le concept d’indétermination.

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«  Comme son aversion envers les formules et les recettes au contenu figé le poussait à garder ses idées à l’état fluide, si l’on peut dire, elles ne se déposaient pas en un programme institutionnalisé et ne pouvaient pas le faire »

Siegfried Kracauer, L’Histoire des avant-dernières choses.

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Il nous est possible de définir le politique comme l’acte de réflexion permanente du corps citoyen sur ses conditions d’existence. Une des conditions de possibilité de la politique est son indétermination, c’est-à-dire l’impossibilité consubstantielle d’en fixer définitivement le sens.  L’économiste et philosophe d’origine grecque Cornelius Castoriadis fait de cette indétermination la matrice conceptuelle de son œuvre, le soubassement philosophique du projet d’autonomie qu’il développa tout au long de sa vie. En opposition radicale avec l’hétéronomie endogène à la fois aux sociétés capitalistes et communistes, l’auteur de L’institution imaginaire de la société prône une autonomie radicale s’enracinant dans un exercice continu de la praxis révolutionnaire. Cette praxis s’appuie sur un savoir mais « celui-ci est toujours fragmentaire et provisoire ». Fragmentaire puisqu’il est impossible à l’homme d’embrasser l’ensemble de l’Histoire, n’en déplaise aux philosophes du 19ème siècle, et provisoire « car la praxis elle-même fait constamment surgir un nouveau savoir ». Il est nécessaire pour Castoriadis de promouvoir la praxis, c’est-à-dire l’action continue de l’homme sur son monde faisant surgir en permanence des questionnements qui influent le sens de son action, véritable dialectique entre élucidation et transformation, la praxis soutenant l’indétermination du réel. C’est affirmer ainsi que la réalité qui nous entoure, le cosmos social à l’intérieur duquel nous sommes immergés, est modifiable à la suite d’un processus de réflexion, d’élucidation par l’ensemble des hommes et ainsi qu’il n’existe pas d’essence universelle.

Castoriadis estime qu’une strate de la population ne peut se prétendre l’incarnation  de la raison en action et dénie également à l’idéologie néo-libérale l’argument qu’il n’y aurait pas d’alternative possible à sa structure des normes et valeurs. Ainsi, la pensée philosophique de Cornelius Castoriadis  s’inscrit dans le dépassement de cette facilité de l’esprit qu’est l’organisation d’une théorie achevée. Accepter l’inachevé, l’indicible, l’indéterminé en tant que matrice du possible mais également en tant que base nécessaire à toute société réellement autonome, inscrit l’un des fondateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie dans le sillage de la pensée critique de l’Ecole de Francfort où officiaient les figures de proue comme Theodor W. Adorno, Max Horkheimer ou encore Herbert Marcuse mais aussi  l’historien de l’art Walter Benjamin ou le sociologue allemand Siegfried Kracauer.

L’originalité de la pensée de Cornelius Castoriadis peut également être mise en parallèle avec celle de Norbert Elias pour l’importance que les deux intellectuels donnent aux « logiques plurielles qui sont celles des acteurs ». Comment ne pas retrouver l’écho de l’indétermination du monde chère à Castoriadis dans les dernières lignes de la Société des Individus où l’évolution historique est « née de multiples projets, mais sans projet, animée par de multiples finalités mais sans finalité ». Tous ces auteurs ont réhabilité, contre la rationalité totalisante de la pensée technique, le retour au possible, au probable, au faisable et déclaré la guerre à la métaphysique ontologique, l’eschatologie religieuse, le principe d’interchangeabilité capitaliste ou l’inexorabilité historique de l’avènement de la société communiste. Leurs œuvres s’inscrivent  dans l’affrontement entre la négation de la pensée découlant de la rationalité technique liée à  une vision du monde comme entièrement définissable et façonnable par les mains de l’homme et celle,  plus précaire, plus fragile, s’adossant à une vision de la politique comme seul lieu de l’expérience de la liberté.  Pour ces auteurs, c’est bien la pensée de l’interstice entre les murs de la rationalité totalisante qui est l’apanage de l’humanité, celle des « marginaux qui ont un intérêt social et moral à une pensée processuelle, qui peuvent les aider à conceptualiser leur espoir d’échapper un jour à leur destin d’exclus », ceux qui perçoivent la vie dans ses détails et ses surprises.

Dans le cadre d’une analyse de la place de l’indéterminé dans l’œuvre de philosophie politique de Cornelius Castoriadis, nous tenterons d’étudier cette pensée de l’indicible en trois parties, en commençant par l’étude de la cosmologie du présocratique ionien Anaximandre de Milet. En effet, grâce aux écrits de doxographes comme Aétius, nous savons que l’élève de Thalès a matérialisé l’élément primitif, la source de toutes choses, dans l’apeiron, l’indéterminé. Ainsi du chaos de l’indétermination est matérialisé l’infinité de la création. Ce philosophe grec a fortement influencé Cornelius Castoriadis, ce dernier lui  donnant une place de choix dans ses séminaires à L’École des hautes études en sciences sociales. Pour expliciter la possibilité du non-recouvrement, c’est-à-dire, la pratique de l’élucidation permanente pour l’ensemble du corps des citoyens, Castoriadis prend exemple sur Athènes, comme acmé de cette praxis. Cependant, ce temps nécessairement long de la philosophie et de la politique, basé sur la réflexion et la prise de décision collective, va être considérablement accéléré à partir du XVIIème siècle et de l’avènement du régime moderne d’historicité.

Nous verrons ensuite qu’imprégnés de cette vision d’un futur forcément radieux, Kant, Hegel et Marx vont définir les grandes philosophies de l’histoire que l’on peut analyser comme fruits de leurs temporalités. Issues de la révolution industrielle et de la croyance qui en découle d’un progrès technique infini, elles sont intrinsèquement liées à la définition par le capitalisme que « toute la vie sociale est la quête de l’amélioration économique et Marx et le marxisme l’ont suivi dans cette voie ».  Très critique envers l’auteur du Capital, Cornelius Castoriadis rejoint la tradition de l’école de Francfort dans sa volonté de renouveler le socialisme et de l’extraire de la puissante attraction de l’auteur du Manifeste du parti communiste. Pour Castoriadis, l’ouvrier est défini dans  l’œuvre de Marx comme « pur objet passif du capital dans la production. Marx ne parle pratiquement jamais de la lutte acharnée autour du rendement qui se déroule quotidiennement dans l’industrie ». C’est donc l’arithmétique érigée en mythe qui semble, malheureusement, réguler l’ensemble de l’intersubjectivité humaine pour l’exilé grec.

Nous étudierons enfin la pensée des auteurs qui ont contesté cette hégémonie idéologique de la rationalité, avec en premier lieu le courant « chaud » du marxisme  comme Antonio Gramsci ou Rosa Luxembourg mais surtout le courant de l’École de Francfort qui a compté dans ses rangs d’illustres penseurs, comme Theodor Adorno ou Herbert Marcuse. Tous ont essayé de détacher le socialisme de la métaphysique historique dans laquelle l’avait enfermée le courant froid du marxisme et sa doxa.

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