L’indéterminé en action : la polis grecque (2/4)

Cet article est le second d’une série de quatre articles autour de mes recherches en philosophie politique sur le concept d’indétermination. Vous pourrez lire le premier ici: L’indétermination, matrice du politique (1/4)

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Les penseurs présocratiques nous sont pour la plupart largement méconnus, même si l’influence de Pythagore ou Thalès a traversé les millénaires. Ils sont pourtant d’une importance capitale puisque, peut-être, les premiers penseurs à avoir  élaboré des théories cosmologiques, étudiant l’origine et la structure de l’univers, ne reposant pas sur une extériorité divine.

Cornelius Castoriadis va puiser dans les écrits du présocratique d’Anaximandre de Milet les racines conceptuelles de sa pensée. Il va y trouver la dynamique d’indétermination qui influença l’ensemble de la cosmologie et cosmogonie grecques. Le peuple grec ne se réclame ainsi d’aucun principe extrinsèque, métaphysique, qui détermine leurs conditions d’existence jusqu’à Parménide et Platon. Il n’y a pas de loi divine écrite dans le marbre, il n’y a qu’une polis qui use de son droit primordial d’exercer et d’inventer sa politique.

Cependant, dès le IVe siècle avant J-C, à la suite de l’exécution de son maître Socrate, Platon adosse le politique à une vérité extrinsèque, a-historique, créant une conception de la réalité comme découlant d’une métaphysique figeant à jamais sa cité idéale. L’élaboration de son projet politique, qu’il annonce dans le dernier chapitre de La République, est censée résister aux affres du temps éternel par sa parfaite élaboration, enchâssant sur son trône le roi-philosophe. Nombre d’auteurs critiques ont perçu ce régime comme la négation totale du politique, supprimant définitivement la virtualité féconde du conflit et du dialogue. « La réorganisation utopique de la polis y est tout entière dirigée par la pensée supérieure du philosophe »  écrivait Arendt. La praxis, telle que l’élabore Cornelius Castoriadis dans son ouvrage, L’institution imaginaire de la société, est l’antithèse de cette vision figée du politique. Elle prend ainsi racine dans la mythologie grecque et particulièrement chez Anaximandre de Milet , qui, puisant dans l’apeïron, le chaos premier, en fait son arkhè, son principe et décrit le monde comme une indétermination qui s’engendre d’elle-même, sans moteur externe. Cette réflexion cosmologique féconde permet à l’imaginaire grec de se construire autour de l’absence d’une vérité le surplombant. Nul besoin de Dieu démiurge, nul besoin d’une souveraineté des astres, c’est le refus de toute ontologie philosophique : l’être est chaos. Chaos et indétermination qui sont au cœur de la pratique quotidienne, dès le Vème siècle avant Jésus-Christ, de la démocratie d’Athènes ;  celle de l’expérimentation d’une liberté radicale par la permanence de l’Agora.

 Il est donc aisé de mettre en relation à cette époque la philosophie, exercice continu de la pensée, véritable mode d’existence, et la politique, pratique radicale de la réflexion et auto définition permanente des lois de la cité. Socrate, chantre de la maïeutique, plaçait d’ailleurs l’homme devant ses contradictions internes, le faisant douter de son modèle d’existence. Cet acte fondateur n’a été possible que grâce au non voilement de l’abîme du sens, cette décision héroïque qu’ont adoptée les Grecs de ne pas s’autoriser la facilité de se donner une loi hétéronome. La philosophie est ainsi  nécessairement opposée à l’ontologie telle que l’a pensée Platon. La philosophie et la politique, qui sont nées du même geste, sont en permanence suspendues au-dessus de l’indétermination de la pensée. C’est bel et bien parce que la réalité du monde est historique, fluctuante avec les hommes, que la philosophie et la politique prennent vie, sinon, elles ne seraient que l’exégèse d’une parole divine, ou le substrat d’une quelconque ontologie. Chaque forme de société est au final le reflet de l’autodétermination des hommes la composant.  Dans l’imaginaire grec, la seule loi commune est la mort, qui saisit les hommes et les dieux, et la gloire qui octroie au héros l’éternité.

Cornelius Castoriadis reprend cette conception du monde comme configuration historique et écrit que « notre rapport au social et à l’historique, qui en est le déploiement dans le temps, ne peut être appelé rapport de dépendance, cela n’aurait aucun sens. C’est un rapport d’inhérence, qui comme tel n’est ni liberté, ni aliénation, mais le terrain sur lequel seulement liberté et aliénation peuvent exister » . L’homme est l’archè tôn esomenôn, le principe et l’origine de l’advenir, et son horizon d’attente découle de son seul champ d’expérience. Ainsi, pour Castoriadis, Marx se trompe, ce n’est pas la tâche du philosophe de transformer le monde, c’est au citoyen de l’imaginer.

Ainsi, l’indétermination continue du monde grec a permis au citoyen athénien de façonner la polis comme lieu de la praxis du politique, comme cadre de sa réflexion permanente et comme sphère où s’exerce son logos extrinsèque à toute conception métaphysique de la réalité. L’opposition entre politeia et oikos est forte de sens, la polis grecque repoussant ainsi la contingence matérielle, le nécessaire quotidien dans l’obscurité du foyer. Seul sur l’Agora, au milieu de ses pairs, le citoyen grec pouvait trouver l’illumination du commun.  Ainsi de ce principe fondateur de l’indétermination peut naître l’ensemble des conditions de possibilités d’une infinité de réalités, contrairement à la tradition philosophique platonicienne et néo-platonicienne qui adossent la réalité à une vérité a-historique, le monde des Idées, la métaphysique. C’est l’affrontement entre le non-être, créateur du possible, de l’interrogation, de l’agir, du surgissement de l’événement, et l’Être, la substance atemporelle figeant pour toujours l’inaccessible Vérité. L’ontologie platonicienne découle de l’échec, pour l’élève de Socrate, de la démocratie athénienne, donc du politique, comme auto-détermination des options existentielles du citoyen. Si le peuple athénien a envoyé à la mort le plus sage d’entre eux, c’est que la démocratie laisse la possibilité de l’erreur et de l’horreur. Pour le fondateur de l’Académie, seul un système façonné des mains du philosophe, celui qui, à travers l’anabase conceptuelle, accède au Bien et au Juste, permettrait de sortir définitivement du marasme de l’autonomie . L’homme perçoit, le philosophe connaît. Il nous est possible de déceler de nombreuses filiations  entre cette vision figée du politique, dont l’acmé se trouve dans République, et l’essentialisation de l’Histoire opérée par Hegel, Feuerbach ou Marx. L’existence d’une vérité surplombant le monde sensible détruit le pensé et l’action : le monde est gravé à l’avance dans les lois inaltérables d’une philosophie de l’Histoire ou d’une Cité Idéale.

Pour Cornelius Castoriadis, « l’histoire est essentiellement poéisis », façonnée par les mains de l’Homme. L’expérience primordiale de l’Homme est donc celle de l’abîme, du non-sens radical de son existence. Accepter qu’aucune force divine, qu’aucune éternité de l’Etre, ne donne un sens préétabli à la matérialité du monde est la matrice même du politique. C’est refuser le recouvrement de la philosophie, de ce lieu vide mais pourtant si fécond de la pensée, pour y construire le cadre d’une action humaine. Le premier geste politique est ainsi d’accepter l’étrangeté du monde sensible et son imperfection consubstantielle en niant le pouvoir explicatif des religions qui veulent ériger la cité de Dieu au-dessus de l’abîme. La transcendance est la négation de cet abîme, de cet apaïron, de cette autonomie, de cet imaginaire radical. L’indétermination est l’autonomie concrète de l’homme dans la mesure où l’individu se veut à l’origine de son monde. Par l’acte politique, l’homme façonne de ses mains son commun, se soustrayant à tout tropisme métaphysique de sens.  Le monde est donc l’interprétation que donne l’homme de l’abîme, c’est à dire sa possibilité de recouvrir ou non, ce que Claude Lefort appelait le lieu vide du pouvoir   et « la polis est là pour inspirer aux hommes l’audace de l’extraordinaire » . Le sujet, avec la force de ses pairs, cette « puissance de la multitude » qu’explicite Spinoza , est le seul arkhé du politique, son principe premier.

Les trois grands gestes philosophiques, l’étonnement, le doute et le bouleversement, sont les fruits de l’homme qui refuse ce principe d’équivalence et qui perçoit l’étrangeté du monde, sachant en lui-même que la vérité immanente de l’Être n’est qu’une facilité de l’esprit. Le doute devant ce qu’on croyait vrai jusqu’à présent n’est possible qu’à la suite d’un certain temps de contemplation. Le temps crée la possibilité pour l’homme d’entamer le long processus philosophique de la mise en critique de son mode d’existence. L’imaginaire social génère la réalité sociale, par l’intermédiaire de toute une série de représentations, de symboles et d’illusions. Puisque le principe de réalité est enchâssé dans une historicité de phénomènes et que la subjectivité n’est qu’une vision médiatisée par l’idéologie secrétée par les institutions, seul l’espace de réflexion que nous offre le temps peut faire jaillir en nous la connaissance. La préoccupation première du philosophe n’est pas la quête de la vérité comme veut le croire Karl Jaspers, mais la mise en abîme permanente de son mode d’existence.

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Pablo Melchior

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