De l’exercice de la violence

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14 juin 2016, quelques vitres de l’hôpital Necker sont fissurées par un individu en marge de la manifestation. Sans que l’identité de celui-ci soit connue, la machine médiatico-politique s’emballe et érige l’affaire en crime de lèse-majesté. Le tour de force est celui d’occulter totalement le conflit social au profit d’un pathos national qui pleure des bris de vitres en instrumentalisant la « douleur des enfants malades » et les conditions de travail des salariés, mais continue d’ignorer magistralement le démantèlement des services de santé (22.000 suppressions de postes et 3 milliards de coupe budgétaire d’ici 2019). Ce cas et plus globalement la loi El Khomri appellent à questionner la violence et son usage. Celle-ci se définit comme « une contrainte physique ou morale, exercée sur une personne en vue de l’inciter à réaliser un acte déterminé. » : Des « activistes radicaux » et « groupuscules terroristes » surgissent dans une dynamique de « radicalisation de la violence » et « prennent en otage » le pays. Mais de qui s’agit-il ? La teneur hautement politique de ce vocabulaire choisi, rappelant à chacun des scènes de guerre dans les rues de Paris, oblige à évoquer l’idée même de violence politique. Celle-ci englobe « les actes de désorganisation, destruction, blessures, dont l’objet, le choix des cibles ou des victimes, les circonstances, l’exécution, et/ou les effets acquièrent une signification politique, c’est-à-dire tendant à modifier le comportement d’autrui dans une situation de marchandage qui a des conséquences sur le système social. » La violence politique, tiendrait en cela le premier rôle au cœur d’un rapport de force. Pourtant, l’ instrumentalisation de la violence au profit d’une action, d’un propos, d’un acteur pour en décrédibiliser un autre ne bénéficie jamais du même traitement selon qui en est à l’origine et vers qui elle s’oriente. Une première étape de compréhension de ce qui se joue en ce moment est ainsi nécessaire, en tant qu’acte de déconstruction des imaginaires collectifs. Pour réussir à se positionner et clarifier le monde que nous souhaitons demain, il s’agit avant tout de questionner l’exercice et l’instrumentalisation de la violence présente dans le cadre de ce mouvement social et plus généralement dans notre société. On distingue ainsi trois formes de la violence et posons la question de leurs interactions  : violence institutionnelle, violence révolutionnaire, violence répressive.

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Violence institutionnelle et monopole de la violence légitime

La première violence et mère de toutes les autres est celle de la violence institutionnelle. Personne n’ira remettre en cause le postulat selon lequel l’Etat détient le monopole de la violence légitime. Si l’on ne mentionne que la violence physique, que dire des blessés graves par dizaine, sous les coups de matraque, les grenades de désencerclement et les flashballs ? Et que dire, encore, de ceux qui justifient ces débordements du maintien de l’ordre, arguant que les manifestants s’exposent à leurs risques et périls, quand bien même le droit de manifester est un droit garanti par la Constitution ? C’est à travers ce paradoxe surprenant que les institutions exercent leur monopole de la violence légitime : en réussissant à perpétuer et légitimer les mécanismes de domination, d’oppression et d’exploitation garants de leur propre survie. Le monopole de la violence légitime s’exerce aussi et avant tout dans les intentions et propos des mandatés de la République, au-delà de la seule sphère physique. Le seuil ultime de violence institutionnelle est ainsi franchi de manière tout à fait anti-démocratique au travers de la Loi Travail, tant dans la forme (usage du 49-3) que par son contenu, figure de proue de l’ultralibéralisme visant à asservir un peu plus ceux qui créent, et donc devraient posséder, la richesse de ce pays. Violence à son paroxysme, lorsque le ministre de l’économie, usant de sa position sociale et incarnant tout à fait le mépris de classe qui fonde les rapports de force, ira jusqu’à déclarer aux grévistes : « vous n’allez pas me faire peur avec votre tee-shirt, la meilleure façon de se payer un costard c’est de travailler ». Nous touchons là du doigt la violence symbolique qui diffuse les codes et les attitudes à adopter, référentiel dominant qui différenciera ceux qui se trouveront sur le haut de l’échelle, ceux qui Rolex au poignet et cravate au cou auront réussi, et les autres. C’est en cela qu’on considèrera la violence institutionnelle comme les structures établies du système. La violence institutionnelle  c’est la violence des structures sociales du capitalisme qui s’exprime et s’acharne à conditionner les esprits comme gage de sa propre survie, l’obsession à régler comme une horloge le rythme et le parcours de vie des individus. Ces rouages silencieux de la violence s’insinuent jusque dans les discours médiatiques, transformant l’exercice pourtant légal du droit de grève en blocage honteux et prise d’otage inacceptable. Ce sont ces rouages silencieux qui rendent aujourd’hui nombre de citoyens, geôliers de leur prison invisible et amoureux de leur propre servitude.

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Violence révolutionnaire et contrat social

L’exercice de cette violence institutionnelle appelle en retour à interroger la violence révolutionnaire qui prend racine dans le soulèvement contre la première. Les Indignés, Occupy Wall Street, Nuit Debout.. autant de mouvements sociaux qui s’insurgent et se dressent contre cette violence d’Etat. Il convient de mentionner Rousseau et son contrat social pour appréhender les enjeux de cette deuxième forme de violence. Au cœur du contrat social, l’organisation sociale juste repose à ses yeux sur un pacte social d’égalité et de liberté. La Loi Travail, qui vise à briser le contrat de travail au profit d’une flexibilisation extrême du « marché » et d’une inversion des normes , et transformer ainsi les travailleurs en simples produits robotisés soumis aux plus fortes injustices et inégalités est en ce sens une rupture claire du contrat social. Il s’agit également selon Rousseau de faire primer absolument l’intérêt général sur l’intérêt particulier afin de gagner son statut de citoyen-souverain. Ainsi, « le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en droit. » C’est en parvenant à faire observer le respect des lois et consacrer le devoir d’obéissance que la machine d’état garantit sa place de maître. C’est là aussi une rupture du contrat social que la résurgence d’un mouvement de protestation, face à un jeu politique qui se fonde sur l’affaiblissement du droit au profit de la force. Qui plus est, quand l’obéissance n’est plus un devoir et que la désobéissance civile devient une nécessité, dans quel camp est la violence légitime ? Enfin et surtout, reprocher aux grévistes et aux manifestants comme on a pu l’entendre, de « bloquer » voire de « prendre en otage » le pays alors qu’ils entendent se battre au service d’un intérêt général et non pas de jeux politiques particuliers, n’est-ce pas là aussi se faire complice de la rupture du contrat social ? C’est pourtant cette violence révolutionnaire, agrégat des peurs et des colères citoyennes qu’il s’agirait pourtant d’écouter. Cette expression de résistance et d’insoumission qui fait l’objet d’un acharnement politique à être décrédibilisée par l’argument même d’une violence exercée qui serait intolérable.

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Violence répressive et lutte des classes

Ces considérations mènent à aborder un troisième degré de violence : la violence répressive ayant pour objectif d’étouffer la violence révolutionnaire. Il faut la distinguer en tant qu’auxiliaire et complice de la violence institutionnelle. Ainsi, nous constatons le déploiement et la justification d’une force policière démesurée, milice politique en devenir, qui s’érige en symbole des mécanismes de défense de l’ ordre dominant. On constatera le soin apporté à sur-médiatiser avec brio une manifestation de policiers harassés puis monter en épingle les faits de l’hôpital Necker. Formidable opération étouffant en quelques heures les manifestations citoyennes elles-mêmes, parvenant à accorder plus de valeur à la destruction symbolique d’une voiture ou de vitrines  qu’à l’œil crevé d’un étudiant de 20 ans. Cela ne se fait pas bien sûr sans le concours de médias dominants qui, pour certains, défendent sans plus le cacher une ligne pro-gouvernementale sous le joug de propriétaires puissants et intéressés. On ne s’étonnera plus de la censure effective chez les journaux aux mains de Bolloré ou Dassault. Ni de l’éviction sous forme de procès politique de la numéro 2 de l’Obs, Aude Lancelin, compagne à la ville de Frédéric Lordon, un des inspirateurs de Nuit Debout. D’autres encore, sont en proie à de fortes difficultés financières et perfusés par des subventions d’Etat. Ouest France, si partial dans le traitement médiatique du mouvement social, notamment à Rennes, et d’autres, se sentent sans doute redevables (ou obligés ?) de rejoindre les rangs de ce que nous pourrions qualifier dans un effet de mode de « tyrannie de la majorité ». Belle instrumentalisation de corps prétendument au service du peuple et garants de l’exercice de la démocratie, aujourd’hui dévoyés. Une bonne partie de ce qui constituerait « l’élite » d’aujourd’hui œuvre en faveur d’un pouvoir financier capitaliste et au détriment du peuple. Ce triste constat appelle une analyse rénovée de la lutte des classes, celle d’un rapport de force en réalité tripartite.[1] Plutôt que d’opposer classe ouvrière et détenteurs du capital, il s’agit de faire état de l’émergence d’un troisième groupe au travers de la mondialisation. Les « cadres-et-compétents », groupe composé d’intellectuels et cadres supérieurs ont traditionnellement aiguillé et soutenu le combat à gauche et la lutte ouvrière, avant d’être progressivement récupérés par la finance. Ce état des lieux s’illustre notamment au travers du compromis néolibéral diligenté par le parti socialiste, la Loi Macron et la loi Travail. Ainsi, les figures compétentes de l’encadrement et de la culture dominantes ont progressivement pris position à la tête des instances qui diffusent la doxa ; au profit d’un système politique et économique qui souhaite survivre contre vents et marées, quitte à jouer du mensonge, du chantage économique et de la manipulation émotionnelle.

La violence institutionnelle se distingue ainsi de la violence répressive, son corollaire, en cela que la première est immuable ou presque. Les structures sociales garantes du maintien de l’Etat comme force dominante ne pourront en effet faire l’objet que d’une évolution lente et difficile, pourtant nécessaire. Cette évolution passera sans doute par une focalisation sur la dénonciation systématique d’une violence répressive ayant sa part de responsabilité dans l’escalade de la violence. Ne peut-on pas y voir là le signe tangible de l’effondrement potentiel d’un « maître » aux abois tant le recours à la force et les manœuvres de décrédibilisation sont devenues ordinaires ? L’analyse des acteurs et des destinataires de la violence devient d’autant plus difficile que la répression en paroles et en actes provient désormais de deux fronts qui œuvrent ensemble au détriment du troisième. La transition assurée vers un schéma institutionnel qui fera renaître le contrat social réside sans aucun doute dans le travail au corps de cette classe des cadres-et-compétents qui a le pouvoir de faire basculer le rapport de force en faveur d’une insurrection qui vient. La première étape de la lutte consciente réside en ce sens dans la prise de recul et l’analyse des différents protagonistes et commanditaires d’une violence aux multiples visages. A qui profite le crime ? Dans quel but ? Ces simples interrogations aideront sans doute le citoyen à replacer les images diffusées dans un contexte plus général. Et de se rappeler qu’ « il n’y a pas de pire hypocrisie que de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »[2]

Manon Dervin

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[1] Bidet, J. & Dumézil, G. Un autre marxisme pour un autre monde, Le monde diplomatique.

[2] Dom Heldér Camara, 1970.

Une réflexion sur “De l’exercice de la violence

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