L’hétéronomie moderne : le progrès comme idéologie totalisante (3/4)

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Cet article est le troisième d’une série de quatre articles autour de mes recherches en philosophie politique sur le concept d’indétermination. Les deux premiers sont consultables ici: 

L’indétermination, matrice du politique (1/4)

et

L’indéterminé en action: la polis grecque (2/4)

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La rationalité érigée en moteur de l’Histoire

Le XVIIIème et le XIXème siècle ont vu sonner le triomphe de la Raison, que ce soit la diffusion à l’ensemble des sphères sociales de l’idéal de la science galiléenne pour Castoriadis ou l’Aufklärung  pour Adorno, c’est-à-dire la domination sans limite de la pensée rationnelle sur l’homme et son environnement. Cette croyance en un progrès infini devient pour nombre de penseurs de cette époque loi de l’Histoire, indépendamment de toute réflexion sur la finalité et le sens de ce progrès et du savoir technique l’accompagnant. Castoriadis définit parfaitement cette mathématisation du monde en visualisant le progrès issu de la modernité comme « le programme d’un savoir constituant son objet comme processus en soi indépendant du sujet, repérable sur un référentiel spatio-temporel valant pour tous et privé de mystère, assignable à des catégories indiscutables et univoques (identité, substance, causalité), exprimable, enfin, dans un langage mathématique à la puissance illimitée, dont ni la préadaptation miraculeuse à l’objet ni la cohérence interne ne semblent poser de question. »

Une pensée qui prend racine chez le grec Parménide, pour qui ce qui est doit toujours être rigoureusement défini par des propriétés particulières. Hegel ajoute que, ce qui ne peut être défini, n’est « qu’une existence passagère, contingence extérieure, opinion, apparence superficielle, erreur, illusion » ou « multiplicité inconsistante » selon le célèbre mathématicien Cantor[1], véritable réduction de la cause à la signification et la vision du monde comme cohérent et définissable. Le danger majeur de ce positivisme scientifique, que dénonce l’ensemble des partisans de l’indicible et de l’indétermination, est qu’il se transforme instantanément en idéalisme et métaphysique dès qu’il s’octroie le privilège de répondre au sens dernier de l’existence et ainsi par celui-ci d’éclairer et de justifier l’action au présent. C’est « l’accroissement illimité de la maîtrise rationnelle »[2] et sur la voie qui les conduit vers la science moderne, les hommes renoncent au questionnement sur le sens et la fin de la technique. Ils remplacent le concept par la formule, la cause par la règle et la probabilité. «Tout ce qui ne se conforme pas aux critères du calcul et de l’utilité est suspect à la Raison » explicitaient déjà Horkheimer et Adorno dans leur ouvrage, La Dialectique de la Raison. Cette raison technicienne, logique et totalitaire a nivelé notre société par l’équivalence, et la mathématisation de nos vies et « rend comparable ce qui est hétérogène en le réduisant à des quantités abstraites ». Ce positivisme désincarné assèche le sens de toute chose. « La Raison est plus totalitaire que n’importe quel système. Pour elle, tout processus est déterminé au départ » affirmait Adorno.

Se sont ainsi formées à partir de ce postulat les grandes philosophies de l’Histoire. Le philosophe français Auguste Comte écrivait ainsi qu’il «exista des lois aussi déterminées pour le développement de l’espèce humaine que pour la chute d’une pierre », explicitant le positivisme scientifique qui allait s’emparer de la philosophie au XIXème siècle.  Qu’elles soient nées sous la plume de Kant, d’Hegel ou de Marx, les différentes philosophies de l’Histoire reprennent toutes l’idée d’une dialectique de la Raison qui se serait, à travers l’Histoire, jouée des hommes pour enfin s’incarner dans le projet moderne d’auto-fondation. Ce déterminisme historique tend la volonté de l’homme vers sa Fin, vers l’achèvement de son identité narrative. Les liens sociaux entre les individus sont préalablement déterminés par des relations d’interdépendances, nécessaires, sublimés par une temporalité vectorielle.  La politique devient ainsi fille de l’Histoire, faisant promettre un avenir radieux pour l’humanité, que ce soit sous la forme du matérialisme dialectique marxiste présupposé à la société socialiste ou encore la réalisation de l’Esprit Absolu hégélien. La sortie de l’homme de son état de tutelle, de cette minorité que fustigeait Kant, ce projet au cœur de la modernité est ici réutilisé, ré amplifié pour devenir le pivot de ce déterminisme historique : ces philosophies de l’Histoire sont filles de leur temps. Le passé, le présent et le futur sont réinterprétés à travers le prisme d’une continuité historique, d’une logique intrinsèque à travers les âges, d’un « fil de la raison ». Le progrès et le savoir font partie intégrante de cette nouvelle immanence temporelle : pour Hegel et Marx, la philosophie de  l’Histoire se doit d’être d’une rigueur  et d’une réalité scientifiques, il ne peut en être autrement. Hegel reconnaît les révolutions française et américaine comme le début de la Fin de l’Histoire, terminant en apothéose le grand geste de la Raison. Selon Kant, la Raison s’incarne dans l’Etat, son ultime avatar, dernière étape de l’anabase platonicienne. La supériorité de l’homme moderne réside donc pour ces auteurs, dans l’irrémédiable libération rationnelle que ces nouveaux temps vont faire advenir : la Raison sonne l’éveil de l’humanité.

En reprenant le schéma de la construction, la philosophie historique procède à un travail d’effacement des aspérités, des faiblesses de la condition humaine en l’élaborant comme un continuum pur et parfait. Ce déterminisme historique opère la fusion entre le sens et la fin ou plutôt explicite le fait que la fin éclaire le sens. La dialectique historique et son sens téléologique annule l’importance du passé et du présent parce que seul le futur est prometteur, dans le sens où il autorise l’action. C’est le futur qui illumine de sa promesse l’ensemble de l’Histoire. A la manière de la narrativité eschatologique, les philosophies de l’Histoire suppriment le sens même de l’évènement car celui-ci n’est que contingence, épiphénomène qui ne peut influencer l’impérieuse marche de la Raison. Hanna Arendt analyse le lien intrinsèque entre ces pensées et le XIXème siècle : « Ces philosophies strictement utilitaires si caractéristiques de la première phase industrielle de l’époque moderne où les hommes fascinés par les possibilités nouvelles de fabrication, ont tout pensé en termes de moyens et de fins ».

Les philosophies de l’Histoire sont ainsi la sublimation de la nouvelle temporalité moderne puisque le futur devient la fondation même de l’Histoire : l’avenir n’autorise plus simplement les potentialités d’action des hommes mais il devient l’incubateur même de l’action. L’avènement de la société socialiste devient, pour Marx, le seul événement primordial : c’est l’inversion paradigmatique de l’historicité eschatologique. Le matérialisme historique cherche à dégager, dans l’analyse du passé, sinon des lois de l’Histoire, du moins des logiques récurrentes, qui permettent d’anticiper les évolutions futures. L’histoire de l’Humanité est ainsi l’histoire de la lutte des classes.

La Fin de l’Histoire signifie le triomphe de la Raison, de la Liberté ou du Socialisme : qu’importent les incarnations que les philosophes ont pu donner à l’aboutissement de leur dialectique, l’idée reste identique. Le monde a sa source et sa justification dans l’expérience constituée par sa propre production : la fin devient le moyen. Le telos de l’humanité réapparaît, lui qui avait disparu avec l’auto-institution moderne : la temporalité téléologique devient un miroir de la narrativité eschatologique. C’est également une pensée antidémocratique puisque des lois de l’Histoire existant, il ne faut rien confier à la faiblesse de l’homme. Il n’est pas possible de remettre en cause par le choix des citoyens la Raison en action.

Ces nouveaux topos, croyances du XIXème en une idée d’éternel progrès dont bénéficiera l’ensemble des hommes, ne doivent pas occulter la potentialité palingénésique du projet moderne. Les totalitarismes ont montré les limites de cette rationalité technique démesurée qui, si elle n’est pas  adossée à un projet moral indispensable, se transforme en un instrument au service du fantasme de l’homme nouveau. La croyance de l’Aufklarung en un progrès infini bienveillant a été réfutée par la réalité même de l’histoire : la marche de l’humanité vers un toujours mieux s’est transformée en une désillusion que viennent illustrer les atrocités totalitaires. Selon le philosophe Heidegger, dans ses Essais et conférences, le totalitarisme est le corollaire du déploiement planétaire de la technique et la domination sur la nature entraîne irrémédiablement l’emprise sur l’homme : « L’homme moderne  se définit par sa volonté de maîtriser toutes les énergies naturelles, y compris celles de la destruction. La domination de la technique renvoie elle-même à l’avènement et au développement de la métaphysique qui a installé l’homme comme centre de référence ». C’est la victoire totale du déterminé rationnel, sur l’indéterminé de la pensée. Le succès de la technique sur le subtil.

Theodor W. Adorno,  dans un exercice de mise en critique de la pensée marxiste explicite le fait que Karl Marx, dans ses ouvrages, fustige l’exercice philosophique de la contemplation au profit de la raison pratique. Ce postulat autorise la domination de l’homme sur son environnement, de l’instrument sur les hommes. « Si  la contemplation  est non-vrai lorsqu’elle est acquiescement et indifférence, support et légitimation de la domination, elle peut être vérité en contribuant au « désensorcellement » de l’activité, notamment quand elle évite que celle-ci « ne se prenne elle-même pour l’absolu ». Pour Adorno, la liberté se transformerait en la participation sans crainte, active, de chaque individu : « dans un tout qui ne figerait plus institutionnellement la participation, mais où celle-ci aurait de réelles conséquences ». Cornelius Castoriadis analyse,  lui,  la philosophie de l’histoire échafaudée par Marx comme « un rationalisme objectiviste » composée de « forces agissant sur des points d’application définis produisant des résultats prédéterminés selon un grand schéma causal qui doit expliquer aussi bien la statique que la dynamique de l’histoire ».

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L’accélération du temps réduit les potentialités de l’indétermination du politique

A la suite de la Seconde Guerre Mondiale, la raison technique érigée en maitre-étalon à la surface du monde va entraîner une accélération des différentes sphères de l’intersubjectivité humaine. En effet le savoir technique, à travers la répétition, la normalisation et l’automatisation de son fonctionnement, est naturellement plus rapide que la réflexion sur nos conditions d’existence, c’est-à-dire  la politique, qui demande nécessairement un certain temps pour prendre en compte de nombreux paramètres fluctuants. Ainsi, l’homme moderne se confronte actuellement à une mutation du principe politique au sein même de la société démocratique. Le temps politique issu de la modernité ne semble plus aujourd’hui capable de façonner des projets de société à long terme, d’organiser la vie. La vitesse du politique, naturellement lente, intrinsèquement liée  à l’élaboration d’une cristallisation identitaire autour d’un ensemble de normes et valeurs communes,  est désynchronisée des structures temporelles des autres sphères sociales. Tentant de se resynchroniser à la rapidité du monde économique, la sphère politique sacrifie, par exemple, la prégnance du législatif, dont les délibérations ralentissent la prise de décision, au profit de l’exécutif. Selon le philosophe spécialiste des problématiques temporelles, Hartmut Rosa, « comme la société moderne et capitaliste ne reproduit sa structure qu’à travers l’innovation et l’accélération, on a besoin de croître et d’innover pour préserver les structures économiques, sociales, politiques.»

Il est ainsi possible de douter que les véritables décisions se fassent encore dans l’enceinte politique, en témoigne l’indépendance toujours plus grande de la sphère économique. Le principe de réalité du politique semble d’ailleurs fortement influencé par la contrainte exogène de l’économie. L’empoignade mondiale motivée par la quête de compétitivité semble orchestrer l’ensemble des virtualités et efforts du monde politique. Le sociologue Elmar Altvater parle même d’un système frappé de « myopie » [3] où les politiciens avancent à l’aveugle, l’horizon d’attente devenant toujours plus proche et le champ d’expérience se modifiant toujours plus rapidement. La politique se transforme en une tentative suicidaire de s’arrimer à la vitesse de l’économie et perd tout pouvoir de décision sur le long terme. Les gouvernements se succédant en sont réduits à placer çà et là quelques rustines, tentant de réguler la toute-puissance autonome de la finance mondialisée.

Le philosophe Alain Badiou l’explicite clairement quand il déclare que « nos Etats tirent leur réel, non pas du tout du vote, mais d’une allégeance aux nécessités du Capital et aux mesures antipopulaires que ces nécessités exigent en permanence [4] ». La politique comme autoréflexion permanente du corps citoyen sur ses conditions d’existence et sa traduction par une lutte quotidienne n’est ainsi plus possible dans le paradigme actuel. En effet il existe une vitesse incompressible,  correspondant à une réalité non sécable à l’infini, du projet politique.  Il est difficile de secréter un avenir commun si le futur nous semble incertain, et le temps de réflexion et de délibération d’une conception commune de la société se réduit fortement. C’est ainsi un véritable processus de destruction de la connaissance qui s’est engagé depuis deux siècles. Si l’on peut définir la connaissance philosophique comme le refus de l’intériorisation de l’immédiateté du réel, la négation de la toute-puissance de la nomination et de la classification, alors nous devons arguer que la réalité n’est ni un schéma géométrique, ni un logarithme qui engloberait l’ensemble du vivant. Cependant, de nos jours, « L’homme ne se définit plus que comme une chose, comme élément de statistiques, en terme de succès ou d’échec »[5] et l’accélération narrative de la modernité est intrinsèquement liée à la difficulté exponentielle d’opérer un processus réflexif sur les phénomènes qui nous entourent. Par exemple, le processus électif censé incarner le corps subjectivé des citoyens français dans la représentation n’est qu’un simulacre, ne façonnant nullement un véritable sujet politique.   « Si le problème de l’accélération, la solution consiste à ralentir, la démocratie est la clé de ce ralentissement, parce que c’est délibérément qu’elle exerce son pouvoir lentement »[6]

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[1] J.J.Wunenburger, La Raison contradictoire : Sciences et philosophie modernes – La Pensée du complexe, Albin Michel, Paris, 1989

[2] Nicolas Poirier, C. Castoriadis et Claude Lefort : l’expérience démocratique, Mauss, Paris, 2015

[3] E.Altvater, Kapitalismus – Zur Bestimmung, Abgrenzung und Dynamik einer geschichtlichen, Formation, Erwägen, Wissen Ethik, n3, p.281-292

[4] Alain Badiou, Qu’est-ce qu’un peuple ?, La fabrique, Paris, 2013

[5] M.Horkheimer, T.W.Adorno, La dialectique de la Raison, Gallimard, Paris, 1974

[6] Hartmut Rosa, Accélération, une critique sociale du temps, La Découverte,  Théorie critique, Paris, 2010

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