Flâner, première forme d’insoumission

FLANEUR

La grande ville moderne est un organisme complexe qui se livre rarement spontanément, car elle est traversée par de multiples interactions de natures diverses qui la rendent difficilement cernable. Chaque fois qu’on la rencontre, elle est distante, voire indolente : on a l’impression qu’elle nous rejette, que notre présence est importune, mais on ne sait pas pourquoi. Quelle drôle de sensation que de s’introduire dans un espace qui nous récuse, mais qui ne réagit pas. On croit violer sa dignité, enfreindre son intimité et pourtant aucune résonance ne se produit dans le réel. Nous sommes conscients sans vraiment l’être. Cette difficulté à saisir la ville résulte de sa nature. Elle est ce lieu mystérieux qui s’impose à l’homme, façonne son identité et conditionne son comportement. Comme le dit Perec, «nous ne pourrons jamais expliquer ou justifier la ville. La ville est là. Elle est notre espace et nous n’en avons pas d’autre».1 Symbole de « l’espace commun » dans lequel se produit une concentration d’échanges notamment économiques, la grande ville moderne s’affirme comme le siège de l’économie monétaire. C’est à travers ce milieu que l’argent s’épanouit et puise sa domination en réduisant «toute qualité et toute individualité à la question : combien ?»2.

Face à l’oppression du chiffre, l’individu doit lutter pour ne pas être réduit à sa simple valeur économique. En effet, toute personne qui désire échapper à cette logique aliénante, doit concevoir la ville comme un espace vivant, mobile qui atteste l’expression du rapport que l’Homme entretient avec le monde. En s’appropriant cette vision, le citoyen honore cette construction collective, car en essayant de la comprendre, de saisir derrière l’opacité de sa manifestation – qui est a priori principalement économique- son identité fugitive et ses secrets les mieux cachés, il l’habite. Grâce à ce dévouement, la ville ne devient plus une machine à opprimer l’individualité, au contraire elle s’offre à l’individu, l’envoûtant de ses charmes. C’est dans l’exaltation de cette expérience qu’un contrat se crée entre l’Homme et la ville ; Le Citadin est né.

A priori, «une manière commode de faire connaissance d’une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt»3 c’est-à-dire de s’immiscer dans la dimension sociale de cet espace en apprenant par exemple les moeurs qui l’animent. Mais la ville va au-delà de son contenu social ou économique, elle ne se résume pas uniquement à un espace plein. Elle est aussi constituée de lieux vacants dans lesquels les interactions (économiques, sociales) sont absentes telle une rue déserte. Ces endroits sont indispensables pour comprendre une métropole, car ils font parties de l’identité de cette structure.  Ainsi, l’un des moyens qui permet de saisir la ville dans sa totalité, c’est de faire appel à la «flânerie». De quoi s’agit-il ? Selon le Larousse, flâner c’est «se promener sans but, pour le plaisir de regarder». Mais plus précisément, le flâneur se caractérise par son esprit d’indépendance, d’impartialité et passionnel. Il est le roi de l’observation, le champion du détail et le maître de l’immersion. Pour le flâneur aguerri «être hors de chez soi, et pourtant se sentir chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché du monde»4 est sa façon d’interagir avec la réalité qui l’entoure. En d’autres termes, il occupe l’espace sans vraiment l’occuper, il se montre sans vraiment se dévoiler. C’est sa manière d’oeuvrer pour ne pas affecter l’authenticité du lieu dans lequel il se meut pour ensuite lui rendre hommage à travers la sensibilité des détails qu’il cultive, ainsi que les émotions qu’il vit sur le moment. Le flâneur trouve non seulement «son aliment dans ce qui est perceptible à la vue, mais s’empare du simple savoir des données inertes, qui deviennent ainsi quelque chose de vécu, une expérience».5  Par conséquent, l’hommage ne doit pas forcément être retranscrit en une quelconque forme d’art, la capacité à être conscient de vivre l’instant présent honore déjà l’espace qu’il occupe. Le flâneur est simplement le témoin du «vivant» qu’il soit dans une rue déserte ou en société.

Flâner c’est donc une première manière de s’affranchir de la servitude capitaliste que nous imposent nos métropoles c’est-à-dire soumettre le sujet au mécanisme technico-social. En flânant, l’individu n’est plus un rouage du système capitaliste dans lequel il n’existe qu’à travers sa capacité à produire une valeur ajoutée, mais il devient un Homme du monde c’est-à-dire «un homme qui comprend le monde et les raisons mystérieuses et légitimes de tous ses usages»6. Il ne soumet pas la vie à une quelconque logique économique, sa curiosité à découvrir les mystères de la vie et sa volonté de ressentir les émotions le pousse à l’épouser. Ce rapport artistique et spirituel au réel fait de l’Homme du monde un sujet qui redore la grandeur humaine : il rompt avec le caractère blasé de l’«homo economicus» qui consiste à voir les choses dépourvues «de leur substance, de leur propriété, de leur valeur spécifique et incomparable»7 étant donné le rapport exclusivement rationnel (coût / bénéfice) que ce dernier entretient avec elles. Par ailleurs, le flâneur récupère sa véritable liberté et brise celle que lui a enchaînée la logique capitaliste. En effet, vagabonder dans les rues selon ses envies, prendre le temps d’observer le monde sans forcément donner l’impression de faire quelque chose, apprécier des moments sans que ce plaisir s’inscrive dans une logique consumériste, est une première façon de revendiquer sa liberté, car «un être authentiquement libre, on ne le dit même pas libre. Il est, simplement, il existe, se déploie suivant son être».8

Plus largement, le flâneur est tout simplement un dissident de l’ordre capitaliste. En se réappropriant émotionnellement les espaces qu’il traverse, il lutte contre l’organisation spatiale que dicte la logique capitaliste c’est-à-dire contre l’agencement d’un rapport entre l’Homme et le monde qui l’entoure – notamment la ville – qui se limite à l’idée de maximisation et de rentabilité. Ce rapport à l’espace crée des lieux sans vie et indigestes où «les infrastructures organisent une vie sans monde, suspendue, sacrifiable, à la merci de qui les gère.»9 Le flâneur pourfend ce «nihilisme métropolitain», car il donne un sens qui va au-delà des valeurs marchandes. Il fait l’éloge du vivant en renouant avec l’histoire, les impressions et les émotions dont chaque lieu est chargé de sorte à ce que la dimension spatiale ne soit plus réduite à son utilité gestionnaire, mais qu’elle devienne un point d’attache, un lieu que l’on habite émotionnellement et sentimentalement: un lieu régi par les lois du coeur et non uniquement par celles du marché. Avec cette approche, le flâneur dépossède la ville de sa dimension exclusivement fonctionnelle. Les rues ne sont par exemple plus perçues comme de simples canaux de transition qui ont pour but de relier des infrastructures, elles sont des lieux de représentations, des espaces de théâtralité où la vie se met en scène, des tableaux qu’il faut entretenir et protéger. En contemplant ce paysage urbain, le flâneur est envoûté par son imaginaire qui le déracine de toutes notions temporelles : le voici plongé dans une certaine insouciance qui lui permet de reprendre possession du « long terme. »

Ainsi, le flâneur bouleverse totalement le rapport que l’homme entretient actuellement avec l’espace-temps. Il adopte un art de vivre qui lui permet de se recentrer sur lui-même à travers le contact qu’il cultive avec l’extérieur. Prendre le temps de renouer avec la simplicité du réel, observer l’inobservable, se balader sans objectif précis fait de lui l’un des premiers dissidents du mode de vie capitaliste. C’est à travers ces moments d’errances, que le flâneur se réapproprie la ville. Faisant appel à son imaginaire, l’espace urbain devient un paysage à admirer, un temple de la nature humaine dans lequel le badaud fait son pèlerinage.

Quentin Jeantet

1 Georges Perec, « la ville », Dans Espèces d’espaces, Paris : Galilée, 2000 ( 1974 ), p.122

2 George Simmel, Les grandes villes et la vie de l’esprit, Paris : Payot et Rivage p.236

3 Albert Camus, la Peste, Paris : Folio, 2011, p. 11

4 Charles Baudelaire, « L’artiste, homme du monde, homme des foules et enfant », Le Peintre de la Vie Moderne, consulté sur http://www.litteratura.com/ressources/pdf/oeu_29.pdf, p.6

5 Benjamin Walter, Paris capitale du XIX siècle, Paris : Cerf, 1989, p.434

6 Charles Baudelaire, Ibid, p. 4

7 Georg Simmel, Ibid, p. 240

8 Le Comité invisible, A nos amis, Paris : la Fabrique, 2014, p.129.

9 Le comité invisible, Ibid, p. 89

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