Pokemon Go : Le meilleur dressé de tous les temps

Pawel-Kuczynski-pokemon-go.jpg
Control – Pawel Kuczynski

 

On n’en finit plus de s’agiter au sujet du jeu événement de l’année (voir du siècle pour certains) : Pokémon Go. Si le moucheron dans la toile s’agite, l’araignée elle se félicite du piège qu’elle a tissé. Après s’être essayé à la grande chasse virtuelle, et sans nier la dose de rire et d’enchantement qu’elle amène dans un monde d’horreurs, en voici une analyse.

Symbole d’expansion du système capitaliste et financier

        Force est de constater que la vague Pokémon version 2016 s’est déversée en Amérique du Nord, en Océanie (entendre Australie et Nouvelle-Zélande), au Japon et en Europe, exclusivement sur iOS et Android. Phénomène non pas « mondial » donc, comme on tendrait à nous le faire croire, mais propre à un monde aux caractéristiques spécifiques : l’Occident. C’est-à-dire un évènement restreint aux pays industrialisés à économie de marché réunis par la culture plus large du « capitalisme de surveillance ».1 Nous voici une nouvelle fois acteurs et produits à nos dépends d’une opération de récupération de données et de géolocalisation mondiale. Autre argument d’expansion du système capitaliste et financier, l’ascension sidérante des actions Pokémon Go sur les marchés boursiers. Oui, ces petites bêtes rigolotes et colorées ont un prix, et un gros même. Le jeu a été téléchargé près de 75 millions de fois et les gains générés se montent à 35 millions de dollars en l’espace de deux semaines. Pokémon Go a permis à Nintendo de voir sa valorisation augmenter de plus de 100% sur les deux premières semaines de juillet pour atteindre un peu moins de 40 milliards de dollars.2 Au-delà des opérations financières englobant le jeu, s’étendent à l’intérieur même de celui-ci les mécanismes qui participent de l’expansion financière et marchande. Les ressentis de surface d’un jeu rigolo qui « fait sortir les geeks » cachent des nids à publicité en devenir. Pire encore, les Pokéstops (boutiques du jeu) sont pour beaucoup installés dans des lieux notoires de la ville capitaliste dominée par une vocation marchande : magasins, banques et rues commerçantes. Bientôt, on pourra voir fleurir les appels d’offres pour que tel ou tel magasin puisse bénéficier d’une fréquentation plus importante en se voyant gratifier d’un pokéstop. D’un autre côté, plus complémentaire que contradictoire, le parc, lieu de chasse bucolique de pokémons alimente l’imaginaire bourgeois de la nature en ville. Il sera très difficile de progresser dans le jeu en habitant un village de quelques âmes. Il faut y voir l’expression et le renforcement de la vision et pratique capitaliste de la ville, la structuration de l’urbanité occidentale comme repère.

Réalité virtuelle et domination

       Si seulement les remarques se limitaient à la dénonciation perpétuelle de la marchandisation du monde et des hommes, nul besoin de s’en inquiéter, la spéculation est inévitable et indispensable au dynamisme des marchés direz-vous. Pourtant, l’ oxymore « réalité virtuelle » interpelle, quand bien même l’expression serait passée dans le langage courant. Au risque de se répéter et de faire dans le pléonasme et la tautologie, la réalité ne peut pas être virtuelle et le monde virtuel ne peut pas être réalité. Cet oxymore traduit pourtant la violence (bien réelle cette fois) d’un système tentaculaire qui rivalise d’ingéniosité pour structurer la sphère réelle par le virtuel. « De la même manière que l’homme augmenté est d’abord un homme diminué (handicapé, mutilé, et « augmenté » au moyen de diverses prothèses), la réalité augmentée, qu’elle soit ludique (« Pokémon Go ») ou fonctionnaliste (écrans des voitures autonomes par exemple) fige de la même manière un postulat de réalité diminuée ou dégradée ».3 Force est de contredire et réfuter les arguments joyeux d’une socialisation, voire de sociabilisation prétendument candide et ingénue. La pratique du jeu traduit un état où les joueurs se trouvent physiquement présents mais psychologiquement absents. Le déploiement de cet univers parallèle est ainsi une immersion dans un univers irréel mis en calque sur le monde réel. Il apparaît étrange que nombre d’articles de presse se détournent ainsi du pourquoi de sa création et de ses objectifs, pour se focaliser uniquement sur le pourquoi de son succès. Comme si la viabilité du jeu et du système se trouvait forcément justifiée par des raisons anthropiques intrinsèques. Comme si le « phénomène » Pokémon tirait sa force d’un élan passionnel collectif ad hoc pour une troisième dimension faite d’ échappatoires ludiques. Pourtant, bien mal avisé est celui qui louerait une analyse clairvoyante des créateurs qui auraient su capter une nature humaine dont les instincts profonds se réduiraient à la chasse aux œufs dans un paradis perdu. Pokémon Go est ainsi bien plus qu’un symbole, parmi tant d’autres, de la voracité expansive du capitalisme financier, et semble davantage encore que le constat d’une structuration du réel par le virtuel sans recherche de causalité. Le système capitaliste a ici trouvé une nouvelle occasion de déployer ses mécanismes d’asservissement et de domination. « Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libre« 4 pourra apparaître comme une réponse toute trouvée aux détracteurs d’un jeu qui fait tant d’émules. En d’autres termes : ne joue pas si tu as peur d’être asservi. Pourtant, peut-on réellement parler de servitude volontaire ? C’est dans les thèses de Frédéric Lordon, héritier de Spinoza, qu’il faut chercher les explications au déchaînement des passions, fortes à propos, que suscite le jeu.

Capitalisme, désir et servitude

        C’est par le conatus spinoziste que Lordon définit « l‘essence de l’homme qui est puissance d’activité, mais pour ainsi dire générique et, comme telle, intransitive, force pure de désir mais ne sachant pas encore quoi désirer, ne se fera activité dirigée que par l’effet d’une affection antécédente — un quelque chose qui lui arrive et la modifie —, une affection qui lui désignera une direction et un objet sur lesquels s’exercer in concreto. »5 Ce conatus incontrôlable, ce élan de désir fait la servitude humaine par sa propre « impuissance [humaine] à diriger et à réprimer les affects ; soumis aux affects ». Face à cela, c’est le génie terrible du Capitalisme qui se déploie en canalisant parfaitement la séquence du jeu des affects. Les affections (quelque chose qui advient) entraînent des affects (les effets en soi de joie, de tristesse, de manque, etc. conséquences des affections) qui aboutissent à une vie de désirs : posséder, conquérir, détruire,…. Si « la poussée du conatus [que] investit les choses et les institue comme objets de désir »6, le Capitalisme sait lui parfaitement créer et placer sur notre route les objets de nos passions. La domination capitaliste s’exprime ainsi au travers de Pokemon Go, si subtilement placé sur notre chemin. Il reste difficile de déterminer dans quelle mesure les désirs de conquête, de collection et de classement sont puisés, créés et entretenus chez les joueurs, mais on ne pourra réfuter la capacité du jeu à stimuler des aptitudes requises par le système dans la sphère réelle. Le désir d’illusion se pose ainsi en chaînon final du mécanisme cyclique d’aliénation : c’est-à-dire comme suite et recommencement logiques à la quête d’éloignement d’une société rongée par l’individualisme et la lassitude de journées productivistes millimétrées. Le jeu entretient notre dépendance à la technologie, crée une raison futile et factice de sortir en dehors en nous donnant l’illusion de lutter contre les logiques capitalistes que nous pensons connaître, finalement non pas pour nous pousser hors de notre zone de confort mais bien pour nous faire emprunter des « promenades » urbaines planifiées. En cultivant ce besoin d’illusion et de réenchantement pour sa propre survie, le système capitaliste est en passe, si ce n’est déjà fait, de nous soulager définitivement de la réflexion et de l’analyse des réels problèmes sociaux, économiques et environnementaux.

          La jonction est faite avec les conséquences du traitement médiatique moderne. Les symptômes de l’urgence et de l’horreur permanente, de l’escalade de la violence nous poussent à retrouver une enfance faussement naïve. Ce désir de fuite face à un monde qui nous révulse n’est pas tant un ersatz de bonheur éphémère qu’un leurre d’échappatoire. Nous voici au paroxysme de l’immonde servitude. Une campagne humanitaire de sensibilisation à la situation en Syrie, une campagne de sensibilisation de GreenPeace, entre autres, tentent désespérément de nous secouer par Pokémons interposés. Pokémon Go n’est pas un phénomène, c’est l’expression la plus globale de la nocivité du Capitalisme, d’un système qui sait générer des affections, capter des affects et  proposer l’objet sur lequel l’homme assouvira sa force pure de désir. Pokemon Go s’érige ainsi en outil parfait de l’effroyable aptitude du système à s’autoentretenir par l’illusion de fournir les remèdes aux symptômes qu’il génère. Comble du dramatique, la première recommandation du jeu s’ affiche : « Rappelez-vous d’être vigilant à tout instant. Restez conscient de votre environnement. » Attrapez les tous, et devenez le meilleur dressé de tous les temps.

M.D

 

1 Expression d’Oliver Stone, réalisateur et producteur de Snowden
2 La Tribune , 1er août 2016
3 Olivier Ertzscheid, Enseignant chercheur, Université de Nantes.  Publié le 13/07/2016 sur Rue89
4 Étienne de La Boétie. Discours de la servitude volontaire
5 Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza. »,  La Fabrique, 2010
6 Frédéric Lordon, Op.Cit.

 

Retrouvez-nous sur Facebook ou Twitter !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s